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Allocution prononcée par le Dr
David Nabarro au nom du Dr Gro Harlem Brundtland
Madame le
Ministre,
Monsieur
Moisi,
Monsieur
Kourilsky,
Monsieur
l'Ambassadeur,
Chers
collègues et amis,
Je suis ici aujourd'hui avec vous pour examiner la
question du SIDA et de la sécurité mondiale. Certains diront qu'on
ne sauve pas des vies avec des paroles. Ce n'est pas mon avis. Nous ne
parlerons jamais assez du SIDA et de la catastrophe que représente
cette maladie, pour les personnes, les sociétés et des pays entiers.
Le SIDA est affaire d'engagement personnel, de chacun d'entre nous, et
surtout de la part des dirigeants, qui ont le pouvoir de traduire cet
engagement individuel en action sur une échelle permettant d'opérer
un réel changement. Nous devons constamment renforcer cet engagement,
en informant davantage l'opinion des conséquences de cette
catastrophe mondiale - et plus important encore, des moyens de la
combattre.
Je voudrais d'abord évoquer la notion de
sécurité à l'heure de la mondialisation, alors que sont commis des
actes de terreur. Il est grand temps de revoir cette notion de
sécurité et de prendre toute la mesure du rôle que joue la santé
dans le monde en général, et le VIH/SIDA en particulier, pour
l'avenir de notre monde commun et du système de coopération
internationale.
La santé dans le monde concerne chacun d'entre
nous et notamment la sécurité et l'avenir de nos enfants. La
mauvaise santé dans le monde menace directement et indirectement la
vie d'un grand nombre d'Européens.
On ne peut plus séparer les problèmes de santé
intérieurs et internationaux dans la mesure où personnes et
marchandises circulent d'un continent à un autre. Plus de deux
millions de personnes traversent chaque jour des frontières, soit le
dixième de l'humanité chaque année. Sur ce nombre, plus d'un
million de personnes se rendent chaque semaine de pays en
développement dans des pays industrialisés.
La tendance s'accélère et il est peu probable
qu'elle s'inverse.
Il existe un lien de réciprocité, qu'il s'agisse
de la santé comme de la maladie. La santé peut en effet constituer
la principale passerelle reliant - que cela nous plaise ou non - la
destinée des privilégiés et celle des défavorisés.
La notion qui se fait jour actuellement est celle
de "sécurité humaine". Les niveaux de morbidité dans les
pays où vit la majorité de la population mondiale constituent une
menace directe pour la viabilité de nos économies et de nos
politiques nationales et, à l'échelle mondiale, pour les intérêts
économiques et politiques de tous les pays. Les différends
territoriaux ne sont plus la principale source de conflits. L'enjeu
est souvent lié aux ressources, à une mauvaise gestion, aux
retombées des crises humanitaires, à la pénurie d'eau et de
nourriture et à la propagation de la pauvreté et de la maladie.
Investir dans la santé mondiale revient donc à
investir dans la sécurité nationale. Ou, comme le disait à son
époque mon compatriote Fritjof Nansen, le premier haut-commissaire
pour les réfugiés : " Mener une action caritative c'est faire
de la "Realpolitik".
Notre monde est bien décidé à combattre les
quelques-uns qui s'emploient à semer la peur et l'incertitude parmi
nous. Nous devrons montrer la même détermination à améliorer la
vie des centaines de millions de pauvres qui n'ont pas droit à leur
part de richesses et d'opportunités. Nous devons le faire pour aider
à rendre le monde plus sûr pour tous. Mais nous devons surtout le
faire parce que cela est juste. La pauvreté confisque toute
espérance, elle engendre le désespoir et elle suscite la
frustration.
La pauvreté et la marginalisation alimentent
l'infection à VIH. L'épidémie est entretenue par les
bouleversements sociaux, par les inégalités qui ont toujours existé
au plan de la richesse, entre les sexes ou de fait de l'appartenance
raciale et par le recours au travailleurs migrants. Le VIH/SIDA
prospère dans les situations instables telles que les conflits armés
et les crises sociales et économiques. Mais il crée aussi
l'instabilité - en tuant ceux dont la société a le plus besoin:
enseignants, professionnels médicaux, administrateurs et travailleurs
- tous à l'âge le plus productif. Le SIDA évide nos sociétés et
les laisse paralysées et vulnérables au stress.
Ce savoir ne fait que renforcer l'urgence de notre
tâche.
Sur plus de 40 millions de personnes vivant
actuellement avec le VIH/SIDA dans le monde, 70% se trouvent en
Afrique subsaharienne, qui connaît depuis quelques années des
niveaux sans précédent d'instabilité et de conflit.
L'instabilité et les conflits conduisent
généralement à des déplacements massifs de population. Des
centaines de milliers - parfois des millions - de personnes traversent
les frontières et pénètrent dans des pays qui ne sont pas prêts et
pas équipés pour accueillir un tel flux. Les mouvements et les
déplacements de population à l'intérieur des pays peuvent aussi
être massifs et on estime à plus de 42 millions dans le monde le
nombre des réfugiés déplacés dans leur propre pays.
Des réfugiés et des personnes déplacées à
l'intérieur de leur propre pays qui proviennent de régions où la
prévalence du VIH est faible peuvent être déplacés dans des zones
à forte prévalence du VIH où le risque d'infection est sensiblement
supérieur. Des groupes plus ou moins sensibilisés au VIH et ayant
des taux d'infection variables se côtoient souvent dans les camps de
réfugiés, caractérisés par le surpeuplement, les dégradations et
un potentiel accru de relations sexuelles fortuites.
Ces mouvements de population peuvent miner les
valeurs traditionnelles et les stratégies de résistance dans
l'adversité, favorisant les comportements sexuels à haut risque, et
la propagation du VIH. Il en est de même de la dynamique sociale et
économique dans de telles conditions de vie.
Privés de possibilités d'éducation et d'emploi,
de réseaux sociaux, de moyens de distraction et de sources de
réconfort physique et mental, les adolescents peuvent être amenés
à avoir prématurément des rapports sexuels à haut risque tandis
que le désespoir et l'absence de perspective peuvent réduire leur
instinct d'autoprotection.
La pauvreté et le dénuement qui caractérisent
l'environnement des réfugiés et des personnes déplacées partout
dans le monde conduisent souvent à des rapports sexuels "de
survie" et à la prostitution. Les femmes qui ont difficilement
accès aux biens essentiels comme la nourriture et un toit peuvent se
trouver contraintes de recourir aux rapports sexuels pour obtenir cet
accès et acquérir les moyens voulus tandis que les hommes, privés
d'autres sources d'estime et de statut social, peuvent faire des
femmes leurs proies en guise de compensation. Ainsi, en l'absence de
protection, les professionnels du sexe et leur clientèle sont
exposés au risque d'infection à VIH.
Le problème de la toxicomanie par voie
intraveineuse s'aggrave dans de nombreuses régions et de nombreux
pays. On reconnaît de plus en plus que la pauvreté, le dénuement et
le désespoir peuvent exacerber ce comportement dans les pays où le
problème existe déjà. Dans les conditions qui sont propres aux
conflits et aux situations d'urgence, les toxicomanes par voie
intraveineuse seront enclins à s'échanger les aiguilles; pratique
d'autant plus susceptible de favoriser la transmission du VIH que l'un
d'eux est infecté.
La violence sexuelle est bien entendu une menace
directe. Elle est certes voulue depuis toujours par la bestialité de
la guerre, mais on a pu constater, surtout au cours de ces dix
dernières années, qu’elle était utilisée délibérément dans
certains conflits pour semer la terreur. La violence sexuelle accroît
le risque de contamination, car la personne violée ne peut pas se
protéger et que le virus se transmet plus facilement si les tissus
sont endommagés pendant un rapport violent.
La présence de militaires ou de forces de maintien
de la paix en grand nombre dans les situations de conflit augmente le
risque de rapports sexuels non protégés, consentis ou forcés, de
sorte que ces groupes sont à la fois les victimes et les agents de l’infection
à VIH.
En temps de guerre et de troubles civils, il y a de
fortes chances pour que les activités de lutte contre le SIDA menées
par les services gouvernementaux ou par des ONG soient gravement
perturbées, voire totalement interrompues. Quand il existe des
services d’urgence, le risque de transmission du VIH lors d’opérations
chirurgicales, d’injections et de transfusions augmente
considérablement en raison des lacunes de l’infrastructure et de la
pénurie de fournitures et de personnel. Bien souvent, les programmes
d’éducation pour la santé sont eux aussi sinistrés et il devient
difficile de se procurer des préservatifs. Il ne reste donc guère de
moyens à la population de se protéger, même si elle est bien
informée et disposée à le faire.
Malgré tout cela, la plupart des organisations et
des donateurs qui interviennent dans ces situations ne faisaient pas
jusqu’à présent du VIH/SIDA une de leurs priorités. En règle
générale, l’aide humanitaire ne comportait donc pas de mesures
contre le VIH/SIDA. Consciemment ou implicitement, les responsables
locaux et le personnel affecté à l’aide humanitaire partaient du
principe que ce problème ne peut pas être considéré comme
prioritaire quand il s’agit essentiellement de fournir de la
nourriture, d’offrir un abri et de dispenser des soins médicaux de
base. Les conflits se déroulaient la plupart du temps dans des pays
qui, de toute façon, n’avaient pas de véritable stratégie de
lutte contre le VIH/SIDA. Pourquoi s’occuper du SIDA alors que les
gens meurent de blessures, de faim, de diarrhée et d’autres
maladies aiguës ?
Bien que sans conteste maigres et incomplètes, les
quelques statistiques épidémiologiques dont on dispose sur le VIH/SIDA
en temps de conflit font ressortir une tendance qui apporte une
réponse claire à cette question : dans la plupart des
situations de conflit, les taux d’infection à VIH font un bond
important. Dans certains pays, le VIH/SIDA est le fléau laissé en
héritage par un conflit et finira à la longue par faire bien plus de
victimes que la guerre elle-même.
Heureusement, les choses sont en train de changer.
L’importance désormais accordée au SIDA aux niveaux national,
régional et international change aussi notre façon de voir les
conflits.
Non seulement un engagement de plus en plus ferme
en faveur de la lutte contre le VIH/SIDA s’est manifesté lors de
nombreuses réunions de haut niveau ces dernières années, mais une
volonté de plus en plus résolue s’affirme aussi de combattre le
VIH/SIDA même dans les circonstances les plus difficiles.
Le plus important des engagements pris en ce sens,
la déclaration faite à la session extraordinaire de l’Assemblée
générale des Nations Unies, crée les conditions requises et fixe un
programme pour agir avec décision contre le VIH/SIDA en temps de
conflit. La déclaration invite les pays à élaborer des stratégies
nationales d’urgence qui englobent la sensibilisation, la
prévention et les soins dans le domaine du VIH/SIDA, et à adopter d’ici
2003 des stratégies nationales pour lutter contre la propagation du
VIH au sein des forces armées.
Toutes les institutions des Nations Unies, les
organisations régionales et internationales, ainsi que les
organisations non gouvernementales devraient de toute urgence
intégrer la prévention du VIH/SIDA, les soins et l’action de
sensibilisation dans leurs plans et programmes, et sensibiliser et
former leur personnel dans ce domaine.
Les directives à l’intention des forces de
défense et de maintien de la paix devraient comprendre d’ici 2003
un volet sensibilisation et information concernant le VIH/SIDA.
Ces objectifs et le délai fixé pour les atteindre
sont réalistes. Mais pour qu’ils soient atteints, les dirigeants
politiques et les donateurs doivent prendre conscience du risque
énorme de propagation du VIH/SIDA lors des crises humanitaires.
Les gouvernements, les institutions des Nations
Unies, les ONG, les organismes bilatéraux, le secteur privé, etc.
doivent collaborer ensemble pour recenser les interventions permettant
de lutter contre le VIH/SIDA dans les situations de conflit et les
intégrer entièrement et de manière cohérente aux programmes
humanitaires.
Le VIH/SIDA doit être considéré comme un
problème plurisectoriel appelant une action qui ne se limite pas au
secteur de la santé.
L’idée sur laquelle tout repose est, bien sûr,
que le VIH/SIDA doit être considéré par tous les intéressés comme
un problème aussi important que les autres dans les situations d’urgence.
Ceux d’entre nous qui combattent cette maladie tous les jours
devront sans relâche déployer des efforts considérables pour
convaincre et stimuler ceux qui n’ont pas les mêmes préoccupations.
L’OMS intervient dans un certain nombre de
domaines selon le rôle qui lui est traditionnellement dévolu. Nous
élaborons des directives et des outils utiles à la prévention du
VIH dans les situations d’urgence. Nous aidons les pays à élaborer
des plans et des stratégies nationaux de lutte contre le VIH/SIDA.
Nous les aidons à trouver un financement pour mener à bien leurs
activités et nous participons à la recherche de nouveaux moyens de
lutte contre le VIH/SIDA dans les situations d’urgence.
Le pari est ardu. Il est déjà très difficile de
lutter contre le VIH/SIDA en conditions normales. Même les pays à
revenu élevé dotés d’une bonne infrastructure ont du mal à
juguler l’épidémie de SIDA. Quel espoir avons-nous, par
conséquent, d’obtenir des résultats dans les circonstances les
plus difficiles ?
Je suis convaincue que nous y parviendrons. Nous y
parviendrons si nous nous attachons à l’individu tout en oeuvrant
pour le plus grand nombre. Nous devons concentrer en permanence notre
attention sur la vie réelle au quotidien et nous poser sans cesse la
même question : Est-ce que cela marchera dans la réalité ?
Si ce n’est pas le cas, nous devons faire en sorte que cela le
devienne. Nous trouverons là non seulement une source de motivation
mais un moyen d’améliorer la qualité de notre travail.
Nous n’avons pas le choix. Nous devons agir d’après
ce que nous savons et intensifier nos efforts afin d’affronter,
ensemble, la plus grande menace qui pèse aujourd’hui sur notre
société mondiale.
Je vous remercie.
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