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Office of the Director-General

World Health Organization
Organisation mondiale de la Santé

UPDATED: Wed Mar 13 16:38:44 2002

Dr Gro Harlem Brundtland       
Directeur général
Organisation mondiale de la santé

 Paris
25 janvier 2002

  English

Table ronde pour le centenaire du Prix Nobel - "Le SIDA et la sécurité mondiale"

Allocution prononcée par le Dr David Nabarro au nom du Dr Gro Harlem Brundtland

 

Madame le Ministre,

Monsieur Moisi,

Monsieur Kourilsky,

Monsieur l'Ambassadeur,

Chers collègues et amis,

Je suis ici aujourd'hui avec vous pour examiner la question du SIDA et de la sécurité mondiale. Certains diront qu'on ne sauve pas des vies avec des paroles. Ce n'est pas mon avis. Nous ne parlerons jamais assez du SIDA et de la catastrophe que représente cette maladie, pour les personnes, les sociétés et des pays entiers. Le SIDA est affaire d'engagement personnel, de chacun d'entre nous, et surtout de la part des dirigeants, qui ont le pouvoir de traduire cet engagement individuel en action sur une échelle permettant d'opérer un réel changement. Nous devons constamment renforcer cet engagement, en informant davantage l'opinion des conséquences de cette catastrophe mondiale - et plus important encore, des moyens de la combattre.

Je voudrais d'abord évoquer la notion de sécurité à l'heure de la mondialisation, alors que sont commis des actes de terreur. Il est grand temps de revoir cette notion de sécurité et de prendre toute la mesure du rôle que joue la santé dans le monde en général, et le VIH/SIDA en particulier, pour l'avenir de notre monde commun et du système de coopération internationale.

La santé dans le monde concerne chacun d'entre nous et notamment la sécurité et l'avenir de nos enfants. La mauvaise santé dans le monde menace directement et indirectement la vie d'un grand nombre d'Européens.

On ne peut plus séparer les problèmes de santé intérieurs et internationaux dans la mesure où personnes et marchandises circulent d'un continent à un autre. Plus de deux millions de personnes traversent chaque jour des frontières, soit le dixième de l'humanité chaque année. Sur ce nombre, plus d'un million de personnes se rendent chaque semaine de pays en développement dans des pays industrialisés.

La tendance s'accélère et il est peu probable qu'elle s'inverse.

Il existe un lien de réciprocité, qu'il s'agisse de la santé comme de la maladie. La santé peut en effet constituer la principale passerelle reliant - que cela nous plaise ou non - la destinée des privilégiés et celle des défavorisés.

La notion qui se fait jour actuellement est celle de "sécurité humaine". Les niveaux de morbidité dans les pays où vit la majorité de la population mondiale constituent une menace directe pour la viabilité de nos économies et de nos politiques nationales et, à l'échelle mondiale, pour les intérêts économiques et politiques de tous les pays. Les différends territoriaux ne sont plus la principale source de conflits. L'enjeu est souvent lié aux ressources, à une mauvaise gestion, aux retombées des crises humanitaires, à la pénurie d'eau et de nourriture et à la propagation de la pauvreté et de la maladie.

Investir dans la santé mondiale revient donc à investir dans la sécurité nationale. Ou, comme le disait à son époque mon compatriote Fritjof Nansen, le premier haut-commissaire pour les réfugiés : " Mener une action caritative c'est faire de la "Realpolitik".

Notre monde est bien décidé à combattre les quelques-uns qui s'emploient à semer la peur et l'incertitude parmi nous. Nous devrons montrer la même détermination à améliorer la vie des centaines de millions de pauvres qui n'ont pas droit à leur part de richesses et d'opportunités. Nous devons le faire pour aider à rendre le monde plus sûr pour tous. Mais nous devons surtout le faire parce que cela est juste. La pauvreté confisque toute espérance, elle engendre le désespoir et elle suscite la frustration.

La pauvreté et la marginalisation alimentent l'infection à VIH. L'épidémie est entretenue par les bouleversements sociaux, par les inégalités qui ont toujours existé au plan de la richesse, entre les sexes ou de fait de l'appartenance raciale et par le recours au travailleurs migrants. Le VIH/SIDA prospère dans les situations instables telles que les conflits armés et les crises sociales et économiques. Mais il crée aussi l'instabilité - en tuant ceux dont la société a le plus besoin: enseignants, professionnels médicaux, administrateurs et travailleurs - tous à l'âge le plus productif. Le SIDA évide nos sociétés et les laisse paralysées et vulnérables au stress.

Ce savoir ne fait que renforcer l'urgence de notre tâche.

Sur plus de 40 millions de personnes vivant actuellement avec le VIH/SIDA dans le monde, 70% se trouvent en Afrique subsaharienne, qui connaît depuis quelques années des niveaux sans précédent d'instabilité et de conflit.

L'instabilité et les conflits conduisent généralement à des déplacements massifs de population. Des centaines de milliers - parfois des millions - de personnes traversent les frontières et pénètrent dans des pays qui ne sont pas prêts et pas équipés pour accueillir un tel flux. Les mouvements et les déplacements de population à l'intérieur des pays peuvent aussi être massifs et on estime à plus de 42 millions dans le monde le nombre des réfugiés déplacés dans leur propre pays.

Des réfugiés et des personnes déplacées à l'intérieur de leur propre pays qui proviennent de régions où la prévalence du VIH est faible peuvent être déplacés dans des zones à forte prévalence du VIH où le risque d'infection est sensiblement supérieur. Des groupes plus ou moins sensibilisés au VIH et ayant des taux d'infection variables se côtoient souvent dans les camps de réfugiés, caractérisés par le surpeuplement, les dégradations et un potentiel accru de relations sexuelles fortuites.

Ces mouvements de population peuvent miner les valeurs traditionnelles et les stratégies de résistance dans l'adversité, favorisant les comportements sexuels à haut risque, et la propagation du VIH. Il en est de même de la dynamique sociale et économique dans de telles conditions de vie.

Privés de possibilités d'éducation et d'emploi, de réseaux sociaux, de moyens de distraction et de sources de réconfort physique et mental, les adolescents peuvent être amenés à avoir prématurément des rapports sexuels à haut risque tandis que le désespoir et l'absence de perspective peuvent réduire leur instinct d'autoprotection.

La pauvreté et le dénuement qui caractérisent l'environnement des réfugiés et des personnes déplacées partout dans le monde conduisent souvent à des rapports sexuels "de survie" et à la prostitution. Les femmes qui ont difficilement accès aux biens essentiels comme la nourriture et un toit peuvent se trouver contraintes de recourir aux rapports sexuels pour obtenir cet accès et acquérir les moyens voulus tandis que les hommes, privés d'autres sources d'estime et de statut social, peuvent faire des femmes leurs proies en guise de compensation. Ainsi, en l'absence de protection, les professionnels du sexe et leur clientèle sont exposés au risque d'infection à VIH.

Le problème de la toxicomanie par voie intraveineuse s'aggrave dans de nombreuses régions et de nombreux pays. On reconnaît de plus en plus que la pauvreté, le dénuement et le désespoir peuvent exacerber ce comportement dans les pays où le problème existe déjà. Dans les conditions qui sont propres aux conflits et aux situations d'urgence, les toxicomanes par voie intraveineuse seront enclins à s'échanger les aiguilles; pratique d'autant plus susceptible de favoriser la transmission du VIH que l'un d'eux est infecté.

La violence sexuelle est bien entendu une menace directe. Elle est certes voulue depuis toujours par la bestialité de la guerre, mais on a pu constater, surtout au cours de ces dix dernières années, qu’elle était utilisée délibérément dans certains conflits pour semer la terreur. La violence sexuelle accroît le risque de contamination, car la personne violée ne peut pas se protéger et que le virus se transmet plus facilement si les tissus sont endommagés pendant un rapport violent.

La présence de militaires ou de forces de maintien de la paix en grand nombre dans les situations de conflit augmente le risque de rapports sexuels non protégés, consentis ou forcés, de sorte que ces groupes sont à la fois les victimes et les agents de l’infection à VIH.

En temps de guerre et de troubles civils, il y a de fortes chances pour que les activités de lutte contre le SIDA menées par les services gouvernementaux ou par des ONG soient gravement perturbées, voire totalement interrompues. Quand il existe des services d’urgence, le risque de transmission du VIH lors d’opérations chirurgicales, d’injections et de transfusions augmente considérablement en raison des lacunes de l’infrastructure et de la pénurie de fournitures et de personnel. Bien souvent, les programmes d’éducation pour la santé sont eux aussi sinistrés et il devient difficile de se procurer des préservatifs. Il ne reste donc guère de moyens à la population de se protéger, même si elle est bien informée et disposée à le faire.

Malgré tout cela, la plupart des organisations et des donateurs qui interviennent dans ces situations ne faisaient pas jusqu’à présent du VIH/SIDA une de leurs priorités. En règle générale, l’aide humanitaire ne comportait donc pas de mesures contre le VIH/SIDA. Consciemment ou implicitement, les responsables locaux et le personnel affecté à l’aide humanitaire partaient du principe que ce problème ne peut pas être considéré comme prioritaire quand il s’agit essentiellement de fournir de la nourriture, d’offrir un abri et de dispenser des soins médicaux de base. Les conflits se déroulaient la plupart du temps dans des pays qui, de toute façon, n’avaient pas de véritable stratégie de lutte contre le VIH/SIDA. Pourquoi s’occuper du SIDA alors que les gens meurent de blessures, de faim, de diarrhée et d’autres maladies aiguës ?

Bien que sans conteste maigres et incomplètes, les quelques statistiques épidémiologiques dont on dispose sur le VIH/SIDA en temps de conflit font ressortir une tendance qui apporte une réponse claire à cette question : dans la plupart des situations de conflit, les taux d’infection à VIH font un bond important. Dans certains pays, le VIH/SIDA est le fléau laissé en héritage par un conflit et finira à la longue par faire bien plus de victimes que la guerre elle-même.

Heureusement, les choses sont en train de changer. L’importance désormais accordée au SIDA aux niveaux national, régional et international change aussi notre façon de voir les conflits.

Non seulement un engagement de plus en plus ferme en faveur de la lutte contre le VIH/SIDA s’est manifesté lors de nombreuses réunions de haut niveau ces dernières années, mais une volonté de plus en plus résolue s’affirme aussi de combattre le VIH/SIDA même dans les circonstances les plus difficiles.

Le plus important des engagements pris en ce sens, la déclaration faite à la session extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations Unies, crée les conditions requises et fixe un programme pour agir avec décision contre le VIH/SIDA en temps de conflit. La déclaration invite les pays à élaborer des stratégies nationales d’urgence qui englobent la sensibilisation, la prévention et les soins dans le domaine du VIH/SIDA, et à adopter d’ici 2003 des stratégies nationales pour lutter contre la propagation du VIH au sein des forces armées.

Toutes les institutions des Nations Unies, les organisations régionales et internationales, ainsi que les organisations non gouvernementales devraient de toute urgence intégrer la prévention du VIH/SIDA, les soins et l’action de sensibilisation dans leurs plans et programmes, et sensibiliser et former leur personnel dans ce domaine.

Les directives à l’intention des forces de défense et de maintien de la paix devraient comprendre d’ici 2003 un volet sensibilisation et information concernant le VIH/SIDA.

Ces objectifs et le délai fixé pour les atteindre sont réalistes. Mais pour qu’ils soient atteints, les dirigeants politiques et les donateurs doivent prendre conscience du risque énorme de propagation du VIH/SIDA lors des crises humanitaires.

Les gouvernements, les institutions des Nations Unies, les ONG, les organismes bilatéraux, le secteur privé, etc. doivent collaborer ensemble pour recenser les interventions permettant de lutter contre le VIH/SIDA dans les situations de conflit et les intégrer entièrement et de manière cohérente aux programmes humanitaires.

Le VIH/SIDA doit être considéré comme un problème plurisectoriel appelant une action qui ne se limite pas au secteur de la santé.

L’idée sur laquelle tout repose est, bien sûr, que le VIH/SIDA doit être considéré par tous les intéressés comme un problème aussi important que les autres dans les situations d’urgence. Ceux d’entre nous qui combattent cette maladie tous les jours devront sans relâche déployer des efforts considérables pour convaincre et stimuler ceux qui n’ont pas les mêmes préoccupations.

L’OMS intervient dans un certain nombre de domaines selon le rôle qui lui est traditionnellement dévolu. Nous élaborons des directives et des outils utiles à la prévention du VIH dans les situations d’urgence. Nous aidons les pays à élaborer des plans et des stratégies nationaux de lutte contre le VIH/SIDA. Nous les aidons à trouver un financement pour mener à bien leurs activités et nous participons à la recherche de nouveaux moyens de lutte contre le VIH/SIDA dans les situations d’urgence.

Le pari est ardu. Il est déjà très difficile de lutter contre le VIH/SIDA en conditions normales. Même les pays à revenu élevé dotés d’une bonne infrastructure ont du mal à juguler l’épidémie de SIDA. Quel espoir avons-nous, par conséquent, d’obtenir des résultats dans les circonstances les plus difficiles ?

Je suis convaincue que nous y parviendrons. Nous y parviendrons si nous nous attachons à l’individu tout en oeuvrant pour le plus grand nombre. Nous devons concentrer en permanence notre attention sur la vie réelle au quotidien et nous poser sans cesse la même question : Est-ce que cela marchera dans la réalité ? Si ce n’est pas le cas, nous devons faire en sorte que cela le devienne. Nous trouverons là non seulement une source de motivation mais un moyen d’améliorer la qualité de notre travail.

Nous n’avons pas le choix. Nous devons agir d’après ce que nous savons et intensifier nos efforts afin d’affronter, ensemble, la plus grande menace qui pèse aujourd’hui sur notre société mondiale.

Je vous remercie.

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