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Office of the Director-General

World Health Organization
Organisation mondiale de la Santé

UPDATED: Mon Feb 18 16:59:04 2002

Dr Gro Harlem Brundtland       
Directeur général
Organisation mondiale de la santé

Lyon 
8 février 2001

  English

BioVision, Forum mondial des Sciences de la Vie
Améliorer la santé dans le monde: Devoir ou opportunité?

Monsieur Barre,

Monsieur Lindberg,

Monsieur le Professeur Gros,

Monsieur Desmarescaux,

Mesdames et Messieurs,

A l'aube de ce siècle, je vois deux forces éminemment importantes en action dans le monde où nous vivons: la révolution en cours dans les domaines de l'information et des biotechnologies et l'accélération de la mondialisation.

Ces deux forces s'accompagnent d'une multitude de bienfaits possibles. Mais elles comportent aussi des risques, et nous en sommes tous conscients. Conjointement, ces forces peuvent aider à transformer la vie de millions de personnes. Mais il ne suffira pas d'en émettre le vœu pour qu'il se réalise.

Un monde où le fossé entre nantis et démunis continue de se creuser et où la révolution technologique ne profite qu'à quelques privilégiés est un monde où l'insécurité ne peut que s'accroître. Contrairement aux dires de ses détracteurs, la mondialisation n'est pas nécessairement source d'inégalités. Si tel était le cas, il faudrait y voir un échec. Car l'enjeu, pour nous, est de favoriser les actions positives. Qu'il s'agisse de façonner le monde ou de veiller à ce que les forces de la mondialisation servent la construction d'une société mondiale plus juste et moins exclusive.

Examinons la situation sous l'angle de la santé mondiale.

Les bactéries et les virus, dans le monde moderne, circulent presque aussi vite que l'argent. Du fait de la mondialisation, une simple flambée de maladie microbienne peut atteindre l'humanité tout entière. La santé ne connaît pas de sanctuaires.

La distinction entre maladies nationales et internationales n'a plus de sens. Des millions de personnes franchissent chaque jour des frontières, soit le dixième de l'humanité chaque année.

La mondialisation ne favorise pas seulement la propagation des maladies infectieuses. Les nouveaux modes de vie et d'alimentation peuvent engendrer une augmentation des cardiopathies, du diabète et des cancers. Plus que tout autre fléau, le tabac déferle dans un monde quadrillé par les forces du marché. Quelques semaines seulement après l'ouverture des anciennes économies socialistes d'Europe et d'Asie aux produits et aux capitaux occidentaux, des chameaux et des cow-boys ont fait leur apparition sur les bâtiments et les panneaux d'affichage.

Si un coup d'arrêt n'est pas porté à la croissance du tabagisme, le nombre des décès dus à cette pratique triplera ou presque, passant de quatre millions par an aujourd'hui à 10 millions dans trente ans. Ce sont les pays en développement qui supporteront la quasi-totalité de l'augmentation de la mortalité due au tabac, soit plus de 70% de ces dix millions de décès.

Les écarts au plan de la santé illustrent de façon spectaculaire ce qui sépare les riches et les pauvres dans le monde d'aujourd'hui.

Nous savons, par exemple, que les pauvres - ceux qui vivent avec moins de 2 dollars par jour - sont sensiblement plus touchés par les maladies transmissibles. En 1998, ces maladies représentaient quelque 34% de la charge de morbidité dans le monde, mais ce taux était près de deux fois plus élevé - 64% - pour le cinquième de la population mondiale vivant dans les pays où le revenu par habitant est le plus faible.

La plupart de ces maladies peuvent être évitées ou facilement guéries au moyen de vaccins et de médicaments disponibles mais les pays pauvres et les personnes défavorisées n'y ont pas accès.

Nous savons aussi que les maladies transmissibles - en particulier le VIH/SIDA, la tuberculose et le paludisme - sont en soi des causes majeures de pauvreté. Tout dépend du succès ou de l'échec de nos actions collectives contre ces menaces. C'est la clef de la sécurité économique et physique - pas seulement pour les personnes et les communautés mais aussi pour les pays et les continents.

La santé n'est pas seulement l'un des symboles les plus puissants d'un monde divisé, elle fait partie intégrante du remède qui peut venir à bout de cette division.

Les taux de 10 à 15% de prévalence du VIH, qui ne sont plus exceptionnels, peuvent entraîner une baisse annuelle du taux d'accroissement du PIB de 1% par habitant. La tuberculose, qui est aggravée par le VIH, prélève l'équivalent de 12 milliards de dollars sur les revenus des communautés défavorisées.

Le PIB en Afrique serait probablement supérieur de quelque 100 milliards de dollars aujourd'hui si le problème du paludisme avait été pris en main il y a trente ans, lorsque des mesures de lutte efficaces ont été trouvées.

La mondialisation n'est pas nécessairement une source d'insécurité humaine du seul fait de la propagation des maladies. Les inégalités au plan de la santé ne sont pas inévitables. L'amélioration de la santé aura d'importants avantages économiques, tant pour les familles que pour les pays. Cela ne fait plus guère de doute. Mais pour recueillir ces bienfaits, il faut investir autrement.

Les pays pauvres ne peuvent réduire la charge de morbidité associée à la pauvreté s'il ne peuvent consacrer plus de 5 ou 10 dollars personne et par an aux dépenses de santé. Pour atteindre les cibles fixées pour le paludisme en Afrique, nous estimons qu'il faudra 1 milliard de dollars supplémentaire par an. Pour la tuberculose, il faudra environ un demi-milliard de dollars par an dans les pays fortement touchés. Pour le VIH/SIDA, le déficit est plus important encore - probablement de l'ordre de 3 milliards de dollars pour le développement de la prévention et des activités de soutien en Afrique seulement. Si on inclut les antirétroviraux, les coûts sont plus spectaculaires encore. Pour ce qui est des systèmes de santé, peu importe la qualité de la structure - tant que nous n'avez pas les moyens de payer convenablement vos médecins et vos infirmières ni de garnir vos rayons de médicaments et de vaccins essentiels, le système ne peut fonctionner de façon satisfaisante.

Pour atteindre les cibles fixées par les dirigeants nationaux, nous devons réajuster nos actions. Nous devons faire preuve de réalisme et adapter nos nouvelles ambitions au niveau des ressources. L'immobilisme n'est plus de mise.

Mesdames et Messieurs,

Arrêtons-nous un instant sur certains des enjeux associés à l'accès aux biotechnologies.

Là aussi, la mondialisation est en action. Il apparaît assez clairement, par exemple, que la mise au point, la commercialisation et la vente de produits agricoles génétiquement modifiés auraient pris un tour sensiblement différent si leur utilité et leur innocuité n'avaient pas fait l'objet d'un débat mondial.

Pour en revenir à la santé. Partout - à Rio, Lusaka, Mumbaï ou Moscou - les personnes qui vivent avec le VIH savent qu'il existe des médicaments qui ont le pouvoir de prolonger leur vie. Elles peuvent lire des articles sur ces médicaments et leur action. En même temps, elles savent que seules les plus privilégiées d'entre elles ont les moyens de se les procurer. Cette généralisation du savoir, due en partie à la mondialisation, modifie radicalement le contexte social et économique dans lequel ces médicaments sont élaborés et vendus.

Cette situation renforce sans nul doute les pressions qui s'exercent sur le secteur mondial des produits pharmaceutiques et des technologies de la santé, l'un des plus compétitifs et des plus lucratifs de l'économie moderne.

Nous ne pouvons ignorer le fait que les médicaments essentiels ne sont pas une denrée ordinaire. L'accès aux soins de santé est un droit de l'être humain et les gouvernements et les institutions internationales sont tenus de veiller à ce que ce droit s'étende progressivement. L'accès aux médicaments essentiels fait partie de ce droit.

A cet égard, je pense que l’année écoulée a montré qu’il existait maintenant une volonté politique et commerciale inébranlable de changer la façon dont les prix des médicaments sont fixés pour les pays qui en ont le plus besoin mais qui ont le moins de ressources financières.

Le prix des médicaments n’est bien sûr qu’une partie du problème. L’accès aux médicaments essentiels dépend de quatre éléments : une sélection rationnelle, des prix abordables, un financement durable et des systèmes d’approvisionnement fiables. Ces quatre éléments sont interdépendants. Des prix plus bas permettent un financement accru de la part de l’Etat et des donateurs ; en accroissant considérablement l’offre de médicaments, on favorise le développement des systèmes de santé ; des systèmes d’approvisionnement plus efficaces se traduisent par une couverture plus étendue ; enfin, une couverture plus étendue accroît à son tour les recettes.

Les prix des médicaments ne sont peut-être pas le seul facteur, mais ils offrent un moyen de déclencher des changements importants et de mettre en place un cercle vertueux du développement.

Et c’est pour trouver une réponse sur ce point que le monde se tourne vers l’industrie pharmaceutique et l’OMS. Je considère que l’enjeu est le suivant : comment faire en sorte que les pays à faible revenu puissent se procurer les médicaments essentiels à des prix abordables ? Et, dans le cas des médicaments brevetés, comment contribuer au mieux à un accès équitable à travers des stratégies éclairées de fixation des prix ?

Il faut plusieurs choses pour rendre le prix des médicaments plus équitable. Nous devons protéger les droits de propriété intellectuelle. Et cela pour assurer la recherche et le développement qui permettent de produire les nouvelles technologies et les nouveaux outils dont nous avons si grandement besoin. Il nous faut également des mécanismes qui empêchent la réexportation illicite vers les économies riches de médicaments à plus bas prix. Nous devons par ailleurs prendre en compte les préoccupations des entreprises qui craignent que les prix plus bas accordés aux pays en développement ne soient utilisés comme argument de négociation par des pays qui auraient les moyens de payer plus cher.

Des solutions originales doivent donc être trouvées pour favoriser l’équité et la prospérité.

Mesdames, Messieurs,

Je me suis concentrée jusqu’ici sur le présent : comment rendre accessibles les technologies dont nous disposons aujourd’hui à une plus forte proportion de la population mondiale. Mais permettez-moi de me tourner aussi vers l’avenir, auquel s’intéresse en réalité le Forum BioVision 2001.

Pour soutenir nos efforts en vue d’atténuer les souffrances humaines et de promouvoir un développement équitable, nous aurons besoin de meilleurs outils – les meilleurs que la science puisse offrir. De nouveaux vaccins, de nouveaux médicaments et de nouveaux moyens diagnostiques – conçus et mis au point pour répondre aux besoins sanitaires des pays les plus pauvres et à des prix qui soient à leur portée.

Posons-nous la question : quels sont les biens publics mondiaux essentiels le moins susceptibles d’être mis au point et distribués à un prix raisonnable par le seul jeu des forces du marché ? Réfléchissons à la façon dont nous structurons les mesures d’incitation afin d’encourager les changements nécessaires. C’est à nous de décider qui doit payer le coût de la recherche et du développement des médicaments contre les maladies qui entretiennent la pauvreté. Ce sont là, je crois, les questions essentielles auxquelles nous devons trouver d’urgence des réponses.

Mais il nous faut également regarder devant nous et réfléchir aux répercussions qu’auront les nouvelles connaissances et les progrès de la génomique et d’autres domaines de la biotechnologie.

Les connaissances fondamentales sur le génome humain sont bien entendu déjà dans le domaine public. La revue « Science » commencera même à publier dès la semaine prochaine une série d’articles qui contiendront la séquence complète du génome humain.

Aujourd’hui, l’essentiel de la recherche sur les biotechnologies est effectué par les pays développés et est essentiellement axé sur le marché. Si cette tendance se poursuit, le fossé des connaissances et des technologies entre pays développés et pays en développement va donc inévitablement se creuser, et les besoins de santé des pays les plus pauvres ne recevront pas l’attention qu’ils méritent.

Cessons donc d’abord de considérer que les progrès de la médecine sont à mettre au seul crédit de la recherche de pointe dans les pays industrialisés et que les pays en développement ne sont que des spectateurs et des bénéficiaires passifs de cette largesse intellectuelle et de cette générosité du monde occidental. Cette notion est dépassée et ne mène à rien. La recherche qui se pratique dans les pays en développement est tout aussi importante pour le progrès futur de la médecine et pour la santé de tous les peuples du monde.

Je considère que cela est aussi vrai pour la génomique que pour les disciplines scientifiques plus classiques. Les chercheurs de pays en développement doivent participer et être associés aux aspects novateurs des biotechnologies. Ils ont en effet beaucoup à apporter, non seulement sur le plan scientifique mais aussi du point de vue social et économique. Et ce n’est qu’en participant à l’effort qu’ils pourront finalement recueillir tous les avantages que la biotechnologie a à offrir.

Mesdames, Messieurs,

Accélérer notre action contre les maladies qui engendrent et perpétuent la pauvreté, créer les conditions qui favoriseront un accès plus équitable à l’information, aux services et aux technologies susceptibles de transformer la vie des gens, poursuivre un programme de recherche et développement qui associe davantage tous les intéressés, voilà les enjeux tels que je les perçois aujourd’hui.

La route n’est pas toute tracée. Mais je suis convaincue que nous avons des repères clairs pour nous guider, que nous avons d’ores et déjà franchi des étapes importantes et que nous saurons aller de l’avant.

Nous sommes parvenus à placer la santé au centre des préoccupations mondiales. Le soutien politique est sans précédent – de la part des dirigeants des pays en développement comme des pays développés. Et ce soutien commence à s’exprimer concrètement, comme dans les engagements pris par les pays du G8 et par la nouvelle politique d’accélération de la lutte contre les maladies transmissibles adoptée par l’Union européenne sous la présidence française. Nous devons maintenant nous employer à concrétiser ces engagements au moyen de ressources bien réelles.

Nous avons montré que de nouvelles formes de collaboration et de partenariat étaient possibles et fructueuses : depuis l’Alliance mondiale pour les vaccins et la vaccination, qui a pour but d’accroître la couverture vaccinale dans les pays les plus pauvres, à l’action novatrice entreprise en rapport avec la convention-cadre pour la lutte antitabac. Nous avons brisé le moule des modèles classiques de développement qui ne reposent que sur l’Etat. Et nous savons mieux désormais ce qui fait que ces partenariats fonctionnent : la patience, la transparence, l’imagination, la confiance – et, surtout, une responsabilité partagée par rapport à des buts concertés.

Mesdames, Messieurs,

Améliorer la santé dans le monde : devoir ou opportunité ? Telle était la question. La réponse se situe bien sûr entre les deux. Améliorer la santé offre de meilleures chances aux gens – c’est non seulement un bien en soi mais c’est aussi un moyen pour une grande partie de la population la plus pauvre du monde de sortir de la pauvreté. Améliorer la santé est aussi un devoir au sens où nous ne pouvons ignorer plus longtemps ni légitimer des inégalités qui vont croissant. Mais ma conclusion sera la suivante : nous avons aujourd’hui une chance sans précédent d’apporter un réel changement.

Nous devons la saisir. Transformer les engagements en actes et les actes en résultats qui transforment la vie des gens. Mettons à profit l’extraordinaire énergie politique et l’élan humanitaire dont nos hôtes français se sont si bien faits l’exemple. L’enjeu est énorme. Nous n’avons pas le droit d’échouer.

Je vous remercie.

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