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Monsieur
Barre,
Monsieur
Lindberg,
Monsieur le
Professeur Gros,
Monsieur
Desmarescaux,
Mesdames et
Messieurs,
A l'aube de ce siècle, je vois deux forces
éminemment importantes en action dans le monde où nous vivons: la
révolution en cours dans les domaines de l'information et des
biotechnologies et l'accélération de la mondialisation.
Ces deux forces s'accompagnent d'une multitude de
bienfaits possibles. Mais elles comportent aussi des risques, et nous
en sommes tous conscients. Conjointement, ces forces peuvent aider à
transformer la vie de millions de personnes. Mais il ne suffira pas
d'en émettre le vœu pour qu'il se réalise.
Un monde où le fossé entre nantis et démunis
continue de se creuser et où la révolution technologique ne profite
qu'à quelques privilégiés est un monde où l'insécurité ne peut
que s'accroître. Contrairement aux dires de ses détracteurs, la
mondialisation n'est pas nécessairement source d'inégalités. Si tel
était le cas, il faudrait y voir un échec. Car l'enjeu, pour nous,
est de favoriser les actions positives. Qu'il s'agisse de façonner le
monde ou de veiller à ce que les forces de la mondialisation servent
la construction d'une société mondiale plus juste et moins
exclusive.
Examinons la situation sous l'angle de la santé
mondiale.
Les bactéries et les virus, dans le monde moderne,
circulent presque aussi vite que l'argent. Du fait de la
mondialisation, une simple flambée de maladie microbienne peut
atteindre l'humanité tout entière. La santé ne connaît pas de
sanctuaires.
La distinction entre maladies nationales et
internationales n'a plus de sens. Des millions de personnes
franchissent chaque jour des frontières, soit le dixième de
l'humanité chaque année.
La mondialisation ne favorise pas seulement la
propagation des maladies infectieuses. Les nouveaux modes de vie et
d'alimentation peuvent engendrer une augmentation des cardiopathies,
du diabète et des cancers. Plus que tout autre fléau, le tabac
déferle dans un monde quadrillé par les forces du marché. Quelques
semaines seulement après l'ouverture des anciennes économies
socialistes d'Europe et d'Asie aux produits et aux capitaux
occidentaux, des chameaux et des cow-boys ont fait leur apparition sur
les bâtiments et les panneaux d'affichage.
Si un coup d'arrêt n'est pas porté à la
croissance du tabagisme, le nombre des décès dus à cette pratique
triplera ou presque, passant de quatre millions par an aujourd'hui à
10 millions dans trente ans. Ce sont les pays en développement qui
supporteront la quasi-totalité de l'augmentation de la mortalité due
au tabac, soit plus de 70% de ces dix millions de décès.
Les écarts au plan de la santé illustrent de
façon spectaculaire ce qui sépare les riches et les pauvres dans le
monde d'aujourd'hui.
Nous savons, par exemple, que les pauvres - ceux
qui vivent avec moins de 2 dollars par jour - sont sensiblement plus
touchés par les maladies transmissibles. En 1998, ces maladies
représentaient quelque 34% de la charge de morbidité dans le monde,
mais ce taux était près de deux fois plus élevé - 64% - pour le
cinquième de la population mondiale vivant dans les pays où le
revenu par habitant est le plus faible.
La plupart de ces maladies peuvent être évitées
ou facilement guéries au moyen de vaccins et de médicaments
disponibles mais les pays pauvres et les personnes défavorisées n'y
ont pas accès.
Nous savons aussi que les maladies transmissibles -
en particulier le VIH/SIDA, la tuberculose et le paludisme - sont en
soi des causes majeures de pauvreté. Tout dépend du succès
ou de l'échec de nos actions collectives contre ces menaces. C'est la
clef de la sécurité économique et physique - pas seulement pour les
personnes et les communautés mais aussi pour les pays et les
continents.
La santé n'est pas seulement l'un des symboles les
plus puissants d'un monde divisé, elle fait partie intégrante du
remède qui peut venir à bout de cette division.
Les taux de 10 à 15% de prévalence du VIH, qui ne
sont plus exceptionnels, peuvent entraîner une baisse annuelle du
taux d'accroissement du PIB de 1% par habitant. La tuberculose, qui
est aggravée par le VIH, prélève l'équivalent de 12 milliards de
dollars sur les revenus des communautés défavorisées.
Le PIB en Afrique serait probablement supérieur de
quelque 100 milliards de dollars aujourd'hui si le problème du
paludisme avait été pris en main il y a trente ans, lorsque des
mesures de lutte efficaces ont été trouvées.
La mondialisation n'est pas nécessairement
une source d'insécurité humaine du seul fait de la propagation des
maladies. Les inégalités au plan de la santé ne sont pas
inévitables. L'amélioration de la santé aura d'importants
avantages économiques, tant pour les familles que pour les pays. Cela
ne fait plus guère de doute. Mais pour recueillir ces bienfaits, il
faut investir autrement.
Les pays pauvres ne peuvent réduire la charge de
morbidité associée à la pauvreté s'il ne peuvent consacrer plus de
5 ou 10 dollars personne et par an aux dépenses de santé. Pour
atteindre les cibles fixées pour le paludisme en Afrique, nous
estimons qu'il faudra 1 milliard de dollars supplémentaire par an.
Pour la tuberculose, il faudra environ un demi-milliard de dollars par
an dans les pays fortement touchés. Pour le VIH/SIDA, le déficit est
plus important encore - probablement de l'ordre de 3 milliards de
dollars pour le développement de la prévention et des activités de
soutien en Afrique seulement. Si on inclut les antirétroviraux, les
coûts sont plus spectaculaires encore. Pour ce qui est des systèmes
de santé, peu importe la qualité de la structure - tant que nous
n'avez pas les moyens de payer convenablement vos médecins et vos
infirmières ni de garnir vos rayons de médicaments et de vaccins
essentiels, le système ne peut fonctionner de façon satisfaisante.
Pour atteindre les cibles fixées par les
dirigeants nationaux, nous devons réajuster nos actions. Nous devons
faire preuve de réalisme et adapter nos nouvelles ambitions au niveau
des ressources. L'immobilisme n'est plus de mise.
Mesdames et Messieurs,
Arrêtons-nous un instant sur certains des enjeux
associés à l'accès aux biotechnologies.
Là aussi, la mondialisation est en action. Il
apparaît assez clairement, par exemple, que la mise au point, la
commercialisation et la vente de produits agricoles génétiquement
modifiés auraient pris un tour sensiblement différent si leur
utilité et leur innocuité n'avaient pas fait l'objet d'un débat
mondial.
Pour en revenir à la santé. Partout - à Rio,
Lusaka, Mumbaï ou Moscou - les personnes qui vivent avec le VIH
savent qu'il existe des médicaments qui ont le pouvoir de prolonger
leur vie. Elles peuvent lire des articles sur ces médicaments et leur
action. En même temps, elles savent que seules les plus
privilégiées d'entre elles ont les moyens de se les procurer. Cette
généralisation du savoir, due en partie à la mondialisation,
modifie radicalement le contexte social et économique dans lequel ces
médicaments sont élaborés et vendus.
Cette situation renforce sans nul doute les
pressions qui s'exercent sur le secteur mondial des produits
pharmaceutiques et des technologies de la santé, l'un des plus
compétitifs et des plus lucratifs de l'économie moderne.
Nous ne pouvons ignorer le fait que les
médicaments essentiels ne sont pas une denrée ordinaire. L'accès
aux soins de santé est un droit de l'être humain et les
gouvernements et les institutions internationales sont tenus de
veiller à ce que ce droit s'étende progressivement. L'accès aux
médicaments essentiels fait partie de ce droit.
A cet égard, je pense que l’année écoulée a
montré qu’il existait maintenant une volonté politique et
commerciale inébranlable de changer la façon dont les prix des
médicaments sont fixés pour les pays qui en ont le plus besoin mais
qui ont le moins de ressources financières.
Le prix des médicaments n’est bien sûr qu’une
partie du problème. L’accès aux médicaments essentiels dépend de
quatre éléments : une sélection rationnelle, des prix
abordables, un financement durable et des systèmes d’approvisionnement
fiables. Ces quatre éléments sont interdépendants. Des prix plus
bas permettent un financement accru de la part de l’Etat et des
donateurs ; en accroissant considérablement l’offre de
médicaments, on favorise le développement des systèmes de
santé ; des systèmes d’approvisionnement plus efficaces se
traduisent par une couverture plus étendue ; enfin, une
couverture plus étendue accroît à son tour les recettes.
Les prix des médicaments ne sont peut-être pas le
seul facteur, mais ils offrent un moyen de déclencher des changements
importants et de mettre en place un cercle vertueux du développement.
Et c’est pour trouver une réponse sur ce point
que le monde se tourne vers l’industrie pharmaceutique et l’OMS.
Je considère que l’enjeu est le suivant : comment faire en
sorte que les pays à faible revenu puissent se procurer les
médicaments essentiels à des prix abordables ? Et, dans le cas
des médicaments brevetés, comment contribuer au mieux à un accès
équitable à travers des stratégies éclairées de fixation des
prix ?
Il faut plusieurs choses pour rendre le prix des
médicaments plus équitable. Nous devons protéger les droits de
propriété intellectuelle. Et cela pour assurer la recherche et le
développement qui permettent de produire les nouvelles technologies
et les nouveaux outils dont nous avons si grandement besoin. Il nous
faut également des mécanismes qui empêchent la réexportation
illicite vers les économies riches de médicaments à plus bas prix.
Nous devons par ailleurs prendre en compte les préoccupations des
entreprises qui craignent que les prix plus bas accordés aux pays en
développement ne soient utilisés comme argument de négociation par
des pays qui auraient les moyens de payer plus cher.
Des solutions originales doivent donc être
trouvées pour favoriser l’équité et la prospérité.
Mesdames, Messieurs,
Je me suis concentrée jusqu’ici sur le présent :
comment rendre accessibles les technologies dont nous disposons
aujourd’hui à une plus forte proportion de la population mondiale.
Mais permettez-moi de me tourner aussi vers l’avenir, auquel s’intéresse
en réalité le Forum BioVision 2001.
Pour soutenir nos efforts en vue d’atténuer les
souffrances humaines et de promouvoir un développement équitable,
nous aurons besoin de meilleurs outils – les meilleurs que la
science puisse offrir. De nouveaux vaccins, de nouveaux médicaments
et de nouveaux moyens diagnostiques – conçus et mis au point
pour répondre aux besoins sanitaires des pays les plus pauvres et à
des prix qui soient à leur portée.
Posons-nous la question : quels sont les biens
publics mondiaux essentiels le moins susceptibles d’être mis au
point et distribués à un prix raisonnable par le seul jeu des forces
du marché ? Réfléchissons à la façon dont nous structurons
les mesures d’incitation afin d’encourager les changements
nécessaires. C’est à nous de décider qui doit payer le coût de
la recherche et du développement des médicaments contre les maladies
qui entretiennent la pauvreté. Ce sont là, je crois, les questions
essentielles auxquelles nous devons trouver d’urgence des réponses.
Mais il nous faut également regarder devant nous
et réfléchir aux répercussions qu’auront les nouvelles
connaissances et les progrès de la génomique et d’autres domaines
de la biotechnologie.
Les connaissances fondamentales sur le génome
humain sont bien entendu déjà dans le domaine public. La revue
« Science » commencera même à publier dès la
semaine prochaine une série d’articles qui contiendront la
séquence complète du génome humain.
Aujourd’hui, l’essentiel de la recherche sur
les biotechnologies est effectué par les pays développés et est
essentiellement axé sur le marché. Si cette tendance se poursuit, le
fossé des connaissances et des technologies entre pays développés
et pays en développement va donc inévitablement se creuser, et les
besoins de santé des pays les plus pauvres ne recevront pas l’attention
qu’ils méritent.
Cessons donc d’abord de considérer que les
progrès de la médecine sont à mettre au seul crédit de la
recherche de pointe dans les pays industrialisés et que les pays en
développement ne sont que des spectateurs et des bénéficiaires
passifs de cette largesse intellectuelle et de cette générosité du
monde occidental. Cette notion est dépassée et ne mène à rien. La
recherche qui se pratique dans les pays en développement est tout
aussi importante pour le progrès futur de la médecine et pour la
santé de tous les peuples du monde.
Je considère que cela est aussi vrai pour la
génomique que pour les disciplines scientifiques plus classiques. Les
chercheurs de pays en développement doivent participer et être
associés aux aspects novateurs des biotechnologies. Ils ont en effet
beaucoup à apporter, non seulement sur le plan scientifique mais
aussi du point de vue social et économique. Et ce n’est qu’en
participant à l’effort qu’ils pourront finalement recueillir tous
les avantages que la biotechnologie a à offrir.
Mesdames, Messieurs,
Accélérer notre action contre les maladies qui
engendrent et perpétuent la pauvreté, créer les conditions qui
favoriseront un accès plus équitable à l’information, aux
services et aux technologies susceptibles de transformer la vie des
gens, poursuivre un programme de recherche et développement qui
associe davantage tous les intéressés, voilà les enjeux tels que je
les perçois aujourd’hui.
La route n’est pas toute tracée. Mais je suis
convaincue que nous avons des repères clairs pour nous guider, que
nous avons d’ores et déjà franchi des étapes importantes et que
nous saurons aller de l’avant.
Nous sommes parvenus à placer la santé au centre
des préoccupations mondiales. Le soutien politique est sans
précédent – de la part des dirigeants des pays en
développement comme des pays développés. Et ce soutien commence à
s’exprimer concrètement, comme dans les engagements pris par les
pays du G8 et par la nouvelle politique d’accélération de la lutte
contre les maladies transmissibles adoptée par l’Union européenne
sous la présidence française. Nous devons maintenant nous employer
à concrétiser ces engagements au moyen de ressources bien réelles.
Nous avons montré que de nouvelles formes de
collaboration et de partenariat étaient possibles et fructueuses :
depuis l’Alliance mondiale pour les vaccins et la vaccination, qui a
pour but d’accroître la couverture vaccinale dans les pays les plus
pauvres, à l’action novatrice entreprise en rapport avec la
convention-cadre pour la lutte antitabac. Nous avons brisé le moule
des modèles classiques de développement qui ne reposent que sur l’Etat.
Et nous savons mieux désormais ce qui fait que ces partenariats
fonctionnent : la patience, la transparence, l’imagination, la
confiance – et, surtout, une responsabilité partagée par
rapport à des buts concertés.
Mesdames, Messieurs,
Améliorer la santé dans le monde : devoir ou
opportunité ? Telle était la question. La réponse se situe
bien sûr entre les deux. Améliorer la santé offre de meilleures
chances aux gens – c’est non seulement un bien en soi mais c’est
aussi un moyen pour une grande partie de la population la plus pauvre
du monde de sortir de la pauvreté. Améliorer la santé est aussi un
devoir au sens où nous ne pouvons ignorer plus longtemps ni
légitimer des inégalités qui vont croissant. Mais ma conclusion
sera la suivante : nous avons aujourd’hui une chance sans
précédent d’apporter un réel changement.
Nous devons la saisir. Transformer les engagements
en actes et les actes en résultats qui transforment la vie des gens.
Mettons à profit l’extraordinaire énergie politique et l’élan
humanitaire dont nos hôtes français se sont si bien faits l’exemple.
L’enjeu est énorme. Nous n’avons pas le droit d’échouer.
Je vous remercie. |