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Monsieur
le Président,
Monsieur le Secrétaire à la Santé,
Monsieur le Directeur,
Mesdames et Messieurs,
Une
foule immense était rassemblée mercredi dernier à Bangkok. La
tribune où je me trouvais surplombait un océan de casquettes bleues
et de T-shirts blancs. C'était un déferlement de slogans antitabac.
Dix mille agents sanitaires bénévoles de village étaient venus de
toute la Thaïlande, à pied ou à bicyclette, pour célébrer la
Journée mondiale sans tabac. Une manifestation gigantesque était
organisée pour promouvoir la santé. Du niveau local au niveau régional,
du niveau régional au niveau national, la population était mobilisée.
Les
orateurs ne se sont pas contenté de dire aux gens de ne pas fumer.
Leurs discours ne portaient ni sur des problèmes locaux ni même sur
des problèmes nationaux. Il était question du niveau des taxes, de
l'interdiction mondiale de la publicité et de la convention-cadre de
l'OMS pour la lutte antitabac. Autant de mesures mondiales à l'appui
du mouvement national qui s'étend en Thaïlande pour que la santé
publique ne connaisse plus ce drame: la mort d'un être humain toutes
les huit secondes dans le monde.
Cette
manifestation, mercredi matin, était l'expression même de ce qu'est
la promotion de la santé. Promouvoir la santé consiste à permettre
aux gens de maintenir leur esprit et leur corps dans un état optimal
aussi longtemps que possible. Ce qui suppose que les gens savent
comment protéger leur santé. Qu'ils vivent dans des conditions qui
leur permettent de mener une vie saine. Qu'ils ont le pouvoir de faire
des choix sains. En effet, la promotion de la santé est affaire de décisions
- dans le cadre du foyer, au sein de la société, dans le pays, et
jusqu'aux organisations internationales - qu'elles s'occupent de développement,
de commerce, de santé ou de finances.
Il
s'est passé beaucoup de choses depuis la dernière conférence
mondiale sur la promotion de la santé qui a eu lieu à Djakarta en
1997. Le paysage sanitaire international est en pleine mutation. Les
avantages d'une bonne santé sont de plus en plus reconnus. Nous
savons ce qu'il faut faire - dans notre vie et pour l'environnement.
Nous connaissons maintenant mieux que jamais les liens qui existent
entre santé, politique et économie. Cette réunion à Mexico,
consacrée à la promotion de la santé est véritablement pour nous
un moment d'une grande intensité.
C'est
un moment propice parce que nous savons comment mettre à profit
l'interdépendance croissante qui caractérise notre univers.
Certes, la mondialisation en effraie certains et elle en inquiète
beaucoup d'autres. Mais elle nous offre aussi à tous de réelles
opportunités. Des opportunités nouvelles pour une plus grande
solidarité mondiale continuent de se présenter. Tandis que se
rejoignent les valeurs, les idées et l'action.
En
même temps, les personnes engagées dans des actions locales pour
plus d'équité et de justice dans le domaine de la santé sont plus
nombreuses que jamais, reflétant notre diversité culturelle et
linguistique.
Si
nous rapprochons ces deux tendances, nous reconnaissons le potentiel
que renferment les valeurs mondiales et l'action locale, dès lors
qu'elles sont conjuguées. C'est à nous, en tant qu'agents de santé
chargés de promouvoir la santé, qu'incombe cette tâche. Aucun
groupe ne peut, mieux que nous, assurer qu'une intégration économique
accrue profite à ceux qui en ont le plus besoin. En encourageant la
solidarité mondiale tout en cultivant la diversité, nous œuvrons
pour l'équité et la justice sociale.
Une
deuxième raison fait que ce moment est privilégié. Partout, la santé
fait la une des médias. Elle mobilise de plus en plus de monde. Les
questions de santé ne sont plus réservées aux seuls professionnels
de santé. Le cercle des intéressés s'est considérablement agrandi.
Voyons
ce qui se passe:
*
Les questions de santé nationales et internationales occupent une
place prépondérante sur l'ordre du jour lorsque des chefs d'Etat, y
compris les dirigeants du G8, débattent des grandes questions
politiques actuelles. La semaine dernière encore, la santé mondiale
figurait au premier plan des discussions du sommet Europe-Etats-Unis.
*
Il y a un mois, les chefs d'Etat africains ont évalué l'impact économique
du paludisme pour leur continent et leurs populations. Ils se sont
engagés à aider les populations, sur tout le continent, à réduire
de moitié le nombre des victimes du paludisme. Ils ont pris
l'engagement de promouvoir une série d'interventions d'une efficacité
avérée et d'en faire bénéficier les foyers qui en ont besoin.
*
De plus en plus de gouvernements voient dans la santé un élément déterminant
de la sécurité humaine. Dans certains pays, c'est sur le développement
humain et la sécurité nationale que repose désormais la politique
extérieure. Aussi n'est-il pas surprenant que le Conseil de sécurité
des Nations Unies se soit penché sur un problème de santé - le VIH/SIDA
en Afrique.
* La
mobilisation de ressources pour améliorer l'action nationale de
promotion de la santé est évoquée par les ministres des finances
lorsqu'ils discutent de l'allégement de la dette avec la Banque
mondiale et le FMI.
*
L'amélioration durable de la santé internationale est l'un des thèmes
principaux du Rapport du millénaire du Secrétaire général des
Nations Unies.
La
santé est maintenant au cœur des programmes de développement
nationaux et internationaux. Il est de plus en plus reconnu que, sans
la santé, les communautés ne peuvent combattre la pauvreté.
Comment
ceux d'entre nous qui sont engagés dans la promotion de la santé
peuvent-ils tirer parti de ce moment privilégié? Une occasion sans
précédent nous est offerte d'opérer de réels changements. Notre
mission est claire. Nous devons donner aux gens les moyens de faire
des choix sains pour eux-mêmes et pour leur famille.
Lorsque
l'Organisation mondiale de la Santé s'est engagée à améliorer la
santé, il y a 50 ans, on espérait que les antibiotiques, les vaccins
et les biotechnologies permettraient d'instaurer la santé pour tous.
Des
décennies de développement sanitaire, cependant, ont clairement
montré que les technologies ne peuvent, à elles seules, garantir la
santé des personnes. Toutes sortes de conditions civiles, culturelles,
économiques, politiques et sociales doivent également être remplies.
L'amélioration
de la santé est fonction de nombreux déterminants extérieurs au
système de santé: des connaissances, qui, de surcroît, doivent être
mises à la disposition des gens; un environnement propre; l'accès
aux services de base; des sociétés équitables; le respect des
droits de l'être humain; un bon gouvernement; des gens capables de
prendre des décisions adaptées à leur vie, et de les appliquer.
Définissons
les données du problème: sans connaissances, les gens n'ont pas le
pouvoir d'être en bonne santé. Des connaissances précises et
fiables sur les conditions d'une bonne santé, et sur les risques
quotidiens qui menacent la santé. Des connaissances qui aident à
faire les meilleurs choix et à les appliquer. Savoir comment protéger
sa santé et la santé de la famille. Comme en témoigne la réduction
récente des cardiopathies et des cancers dans plusieurs pays
industrialisés, l'amélioration de la santé passe par un savoir
actuel et pratique.
Les
connaissances sont indispensables, mais elles ne suffisent pas.
Pouvoir être en bonne santé suppose la capacité de choisir d'améliorer
sa santé. C'est-à-dire faire les bons choix et les mettre en
pratique. Faute de cette possibilité, l'acquisition de connaissances
nouvelles est source de frustration. C'est pourquoi la promotion de la
santé a été largement centrée sur les villes-santé, les écoles-santé,
les lieux de travail-santé et les foyers-santé. Des milieux où les
gens peuvent choisir de vivre sainement, et appliquer leurs choix dans
la vie de tous les jours. La ville de Mexico est un bon exemple: en
dix ans elle a considérablement amélioré son environnement.
Pourtant,
des connaissances et un environnement sain ne suffisent pas nécessairement.
Beaucoup de gens ne sentiront pas pour autant qu'ils détiennent le
pouvoir de mener une vie saine. Il faut, en troisième lieu, qu'ils
aient les moyens de faire des choix sains pour eux-mêmes - et de s'y
tenir. D'où la nécessité de politiques locales, nationales, et même
internationales, qui donnent aux gens la liberté d'agir selon leur
volonté, et selon leurs besoins.
*
Pour promouvoir la santé sexuelle chez les adolescents, les
politiques publiques locales et nationales doivent souvent bousculer
des croyances profondément ancrées.
*
Pour donner aux personnes exposées au paludisme les moyens de se protéger
et de protéger leur famille, il peut être nécessaire de faciliter
l'accès aux moustiquaires, aux insecticides dont il faut les imprégner,
et au traitement des personnes affectées.
*
Donner aux jeunes les moyens de ne pas fumer nécessite une action
mondiale qui empêche l'industrie du tabac de persuader les enfants et
les jeunes de fumer: les connaissances et les encouragements, à eux
seuls, sont insuffisants pour protéger les moins de 20 ans contre la
dépendance à l'égard de la nicotine.
Promouvoir
la santé va bien au-delà de ce que l'on entend habituellement par
"promotion de la santé". C'est pourquoi, à ceux qui me
demandent qui est responsable de la promotion de la santé à l'OMS,
je réponds: "C'est moi." Tous les membres du personnel,
quel que soit leur département, qu'ils travaillent à Genève, dans
les bureaux régionaux ou dans les bureaux de pays, ont des
responsabilités évidentes en matière de promotion de la santé.
Promouvoir
la santé revient à réduire les risques pour la santé et à
modifier les comportements qui l'affectent. Notre rôle est clair.
Nous aidons à diffuser des connaissances sur les déterminants de la
santé, et à veiller à ce qu'elles soient largement disponibles.
Nous aidons à recueillir un consensus sur les moyens de faire
appliquer ce savoir - dans des cadres différents, dans des communautés
différentes. Nous soutenons les politiques publiques qui aident les
gens à prendre eux-mêmes les mesures nécessaires pour appliquer ces
connaissances.
Nous
reconnaissons les énormes difficultés que présente ce travail:
*
Comment trouver le bon équilibre entre la mise en œuvre
par les gouvernements de politiques publiques saines et les
mesures destinées à permettre à chacun de choisir ce qu'il souhaite
faire pour lui-même à condition que cela ne nuise pas à autrui?
*
Comment s'assurer que les débats complexes sur les interactions entre
différents risques pour la santé sont compréhensibles par la
majorité des gens qui n'ont pas de connaissances spécialisées, quel
que soit le lieu où ils vivent, quelle que soit leur situation?
*
Comment aider à faire des systèmes de santé des organisations au
service de toute la population, qui tiennent compte du jeu complexe
des risques pour la santé et donnent des avis aux personnes, aux
communautés et aux autorités locales encourageant les comportements
axés sur la santé et les soins?
*
Quels sont les mécanismes appropriés, et efficaces, pour mener à
bien des interventions transnationales contre les menaces, telles que
le tabac, pour la santé dans le monde?
*
Par quels moyens promouvoir l'accès aux biens publics tels que les médicaments
essentiels lorsque les carences systématiques du marché en
interdisent l'accès à la population?
*
Comment assurer l'application de normes minimales dans les domaines de
l'environnement, du travail et de la santé dans un monde où les
investisseurs transfèrent leurs avoirs en quelques mois et leur
capital en quelques secondes pour faire un maximum de bénéfices en
un minimum de temps?
Vous
allez examiner ces questions au cours des prochains jours. Les Etats
Membres et le Secrétariat de l'Organisation mondiale de la Santé
sont là pour vous aider à y répondre.
La
stratégie globale de l'OMS aide à établir les priorités. Elle définit
quatre orientations stratégiques: réduire l'excès de mortalité et
d'incapacités, réduire les risques pour la santé humaine, veiller
à ce que les systèmes de santé améliorent équitablement les résultats
sanitaires, et placer la santé au centre des politiques économiques
et de développement.
Chacune
de ces quatre orientations contient un élément de promotion de la
santé. Chacune nous amène à diffuser des connaissances, à
recueillir un consensus sur la manière d'appliquer les connaissances,
et à encourager les politiques publiques saines qui incitent les gens
à appliquer les connaissances pour eux-mêmes.
En
sa qualité d'organisation technique internationale chargée de la
santé, l'OMS s'acquitte de plusieurs fonctions essentielles tout en
suivant ces quatre orientations.
L'OMS
établira des normes et présentera les données factuelles. Sur la
salubrité des aliments, par exemple. Nous avons pour fonction
essentielle la diffusion de connaissances et de données factuelles
indépendantes.
Diffuser
un savoir, pourtant, ne suffit pas. Les données factuelles doivent être
traduites en action. Nous devons faire connaître les informations que
nous possédons. Elargir le cercle des organisations qui ont le
pouvoir d'agir. Edifier des coalitions avec les différents
partenaires, aux plans national et international. Les idées et les
engagements qui résulteront de cette concertation aideront à améliorer
les systèmes de santé et à accroître leur efficacité.
Nous
devons ensuite aider les décideurs, les autorités de réglementation
et les organismes de commerce à prendre les meilleures décisions
possibles. Plus la question est critique pour la société, plus il
est important que l'OMS aide les décideurs à juger en connaissance
de cause.
Nous
avons appris, à l'OMS, que les programmes et les politiques ont
d'autant plus de chances de perdurer et de réussir que ceux qui sont
censés en bénéficier participent à leur conception et à leur mise
en œuvre. Les initiatives unisectorielles seront moins efficaces que
les actions plurisectorielles. Les initiatives locales ont plus de
chances d'aboutir si elles sont appuyées par des actions mondiales.
La
question du tabac est un bon exemple. Le nombre annuel des victimes du
tabagisme dans le monde, de 4 millions actuellement, atteindra 10
millions d'ici à 2030. L'augmentation touchera à soixante-dix pour
cent les pays en développement. La convention-cadre de l'OMS pour la
lutte antitabac deviendra l'un des outils de promotion de la santé
les plus puissants.
Les
négociations générales sur ce sujet commenceront au mois d'octobre
et nous voyons déjà se dessiner un soutien mondial sans précédent
en faveur de mesures énergiques. L'adoption de la convention et sa
mise en œuvre par les pays constitueront un important progrès dans
la mise en place de politiques publiques saines.
Monsieur
le Président,
Promouvoir
la santé est une noble entreprise, mais est-ce un but en soi? Vous êtes
sans doute nombreux à le penser, et c'est aussi mon point de vue.
Mais je souhaite que nous élargissions nos ambitions. La santé est
importante non seulement parce qu'elle prolonge et améliore la qualité
de la vie - mais aussi parce qu'elle contribue dans une large mesure
au développement social et économique.
La
pauvreté perpétue la mauvaise santé.
Toutes
nos actions doivent accorder une attention particulière à la réduction
de la pauvreté. Amartya Sen, prix Nobel d'économie, définit la
pauvreté comme une "privation de potentiel". Il affirme
qu'une personne est pauvre non seulement par la faiblesse de son
revenu mais aussi parce qu'elle n'a pas accès aux services
fondamentaux tels que la santé et l'éducation, qui lui donneraient
plus de liberté. En privant les gens d'un certain nombre de choix
fondamentaux, dit-il, la pauvreté leur interdit de mener une vie
satisfaisante.
Or
l'amélioration de la santé fait reculer la pauvreté et favorise la
croissance.
Comme
ce fut le cas de l'Europe à la fin du XIXème et au début du XXème
siècles, nous avons observé que les pays en développement qui
investissent relativement plus, et de façon plus judicieuse, dans la
santé tendent à connaître une croissance économique accrue.
En
Asie orientale, par exemple, l'espérance de vie a augmenté de plus
de 18 ans au cours des deux décennies qui ont précédé l'essor économique
le plus spectaculaire de l'histoire.
Selon
une analyse récente effectuée pour la Banque asiatique de développement,
un bon tiers de la croissance économique phénoménale de l'Asie
entre 1965 et 1997 est le résultat des investissements en faveur de
la santé des populations.
Les
données existantes permettent d'affirmer que des investissements
judicieux en faveur de la santé aideront à faire sensiblement
reculer la pauvreté dans le monde. Nous pouvons réduire considérablement
la charge de morbidité mondiale. Si nous y parvenons, des centaines
de millions de personnes seront mieux à même de réaliser leur
potentiel, de jouir de leurs droits légitimes et de contribuer
activement au développement. Les gens en bénéficieront. L'économie
en bénéficiera. L'environnement en bénéficiera.
Telle
est l'ampleur de notre tâche. Si difficile soit-elle, le moment est
bien choisi pour nous engager à la mener à bien.
Je
vous remercie.
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