Excellences,
Mesdames et Messieurs,
A l’heure où nous nous réunissons, l’attention
du monde entier est braquée depuis plusieurs jours sur le Mozambique,
où des années de progrès sont en train d’être anéanties par des
pluies et des inondations catastrophiques.
L’OMS fait tout ce qui est en son pouvoir pour
aider le Mozambique à faire face aux graves problèmes de santé qui
suivent les inondations et la destruction des infrastructures.
En m’adressant à vous aujourd’hui, j’aimerais
partir de l’exemple du Mozambique. Il y a dix mois environ, j’ai
visité un centre de santé publique situé un peu en dehors de
Maputo. Ce que j’y ai vu m’a impressionnée et rassérénée. Avec
peu de ressources, en imprégnant des moustiquaires d’insecticide et
en les distribuant aux familles de leur quartier, un personnel
dévoué parvenait à réduire les effets invalidants du paludisme sur
la communauté locale.
Or voyant ce centre, faisant face avec les maigres
ressources à sa disposition, on comprenait pourquoi le Mozambique,
après des années de guerre, pouvait espérer, par ses efforts,
offrir un avenir meilleur à sa population. Pas à pas, le Mozambique
investissait dans la santé, ne considérant pas cela uniquement comme
une dépense, mais comprenant bien que la santé est un investissement
dans le progrès.
Replacés dans cette perspective, les effets
dévastateurs des inondations sont encore plus tragiques, aussi
devons-nous nous attacher à rétablir d’urgence les soins de santé
primaires. Les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique
connaissent tous trop bien les catastrophes naturelles. Mais ces
événements, plutôt que de nous décourager, doivent guider les
efforts que nous déployons pour promouvoir un développement durable
et équitable.
Je suis très heureuse d’avoir aujourd’hui la
possibilité de prendre la parole devant l’important groupe de pays
que vous représentez et qui constitue une bonne partie des Etats
Membres de l’OMS. Vous êtes appelés à vous seuls à relever
certains des plus formidables défis pour la santé dans le monde. Ma
mission consiste aujourd’hui à promouvoir un élargissement de la
collaboration entre l’Union européenne et l’OMS. Ces deux
organisations peuvent en effet se compléter et se renforcer à bien
des égards – dans notre action en Europe, mais aussi bien au-delà
de ce continent.
Je suis heureuse également de me trouver ici peu après la
conclusion de l’accord qui succède à la Convention Lomé IV.
Le fait que cet accord ait pu être conclu vous permet, ainsi qu’aux
membres de l’Union européenne, de pouvoir programmer votre action
et élaborer les stratégies nécessaires pour réaliser des progrès
durables et parvenir à réduire le nombre de personnes vivant dans la
plus extrême pauvreté.
Excellences,
Lorsque j’ai pris mes fonctions il y a 20 mois,
je suis partie de l’idée très large que je me faisais du rôle de
la santé dans le développement. L’OMS est l’institution
spécialisée dans la santé. Le but de notre action ne consiste pas
simplement à combattre la maladie, mais également à promouvoir la
santé des populations et des communautés – et bien sûr à
démontrer en quoi des interventions sanitaires judicieuses permettent
d’accélérer le développement.
J’aimerais vous suggérer d’opérer le même
tournant qu’il y a 25 ans pour l’environnement – c’est-à-dire
de cesser de considérer la santé comme un problème sectoriel pour l’intégrer
dans le contexte élargi du développement. De ne plus voir dans les
investissements en faveur de la santé de simples dépenses de
consommation, mais une opportunité majeure pour la croissance, les
progrès de l’humanité et la lutte contre la pauvreté.
Il n’y a pas si longtemps, les spécialistes du
développement considéraient que les dépenses en faveur de services
publics tels que la santé et l’éducation devaient être
subordonnées à l’accession des pays à un certain niveau d’infrastructures
matérielles et de solidité économique. Selon la même théorie, une
fois les pays pleinement industrialisés, il paraissait juste et
nécessaire de dépenser largement pour les soins de santé sans que
cela ne suscite trop de questions. C’était en fait un signe de la
prospérité et de la réussite nationales.
L’expérience acquise et les recherches de ces
dernières années ont montré que cette manière de penser était au
mieux simplifiée et au pire erronée.
Nous avons constaté que les pays en développement
qui investissent relativement plus, et efficacement, dans la santé
atteindront probablement un niveau de croissance économique
supérieur. En Asie orientale, par exemple, l’espérance de vie a
augmenté de plus de 18 ans dans les deux décennies qui ont
précédé le décollage économique le plus spectaculaire de l’histoire.
Une analyse récente faite par la Banque asiatique de Développement a
conclu que le tiers du « miracle économique » asiatique
résultait de ces acquis.
Cela revient en fait à ceci : la santé n’est
pas seulement une préoccupation individuelle, elle est essentielle
pour la pérennité de la croissance économique et l’utilisation
efficace des ressources.
Des faits concrets de plus en plus nombreux nous
montrent qu’investir dans la santé permet de résorber la pauvreté.
Dans les milieux universitaires, les économistes constatent
désormais que la santé pourrait bien jouer un rôle beaucoup plus
décisif dans la lutte contre la pauvreté que les macroéconomistes
ne le pensaient.
C’est à nous qu’il incombe de définir et de
présenter ces interventions. L’OMS s’est attelée à cette tâche
et nous interpellons des partenaires comme le Groupe ACP pour faire
avancer les choses.
Nous sommes en train de réunir des données et de
les analyser, et nous allons sous peu pouvoir commencer à soumettre
des recommandations aux Etats Membres, aux institutions financières
et aux organismes de développement.
Plus précisément, nous sommes en train d’étudier
la rentabilité des interventions sanitaires susceptibles d’impulser
les plus grands changements en faveur des pauvres. Nous sommes
également en train de voir comment des ensembles d’interventions
essentielles pourraient faciliter la mise en oeuvre des politiques de
lutte contre la pauvreté. Au cours des mois à venir, nous allons
entamer un dialogue en profondeur avec nos Etats Membres sur ces
problèmes.
Au début de l’année, nous avons créé la
Commission Macroéconomie et Santé, présidée par le Professeur Jeffrey
Sachs, qui rassemble d’éminents spécialistes de l’économie et
de la santé de milieux universitaires, d’institutions des Nations
Unies, des institutions de Bretton Woods et de pays en développement,
parmi lesquels l’ancien Ministre des Finances de l’Inde Manmohan
Singh, le Vice-Premier Ministre de Thaïlande Supachai Panitchpakdi et
M. Zephirin Diabré, du Burkina Faso, Administrateur associé du PNUD.
En deux ans, la Commission réalisera une somme de
travaux sans précédent sur les relations entre santé et croissance
économique. Elle fournira des conclusions concrètes sur des
questions aussi essentielles que le type de réforme du secteur de la
santé le plus rentable, les moyens les plus équitables de financer
les systèmes de santé et les moyens de surmonter les problèmes
commerciaux qui font obstacle au développement et à l’accès aux
médicaments et aux vaccins.
Il s’agit dans tous les cas de fournir des bases
factuelles pour la prise de décisions politiques – comme nous
l’avons fait par le passé pour l’environnement et l’éducation.
La maladie a un coût – la santé, par contre, offre une réelle
opportunité.
Nous ne pouvons d’ailleurs parler du coût de la
maladie sans parler de l’infection à VIH et du SIDA.
Le VIH/SIDA est aujourd’hui la principale cause
de mortalité en Afrique subsaharienne, mais fait également planer
une terrible menace dans d’autres parties du monde. Le VIH/SIDA
exige une mobilisation sans précédent de toutes les parties
prenantes. Il n’a jamais été aussi haut dans les priorités
internationales : parce qu’il s’agit d’un problème de
développement, mais aussi parce que nous sommes là en présence d’une
crise qui interpelle les responsables au niveau mondial, comme l’a
montré le débat sans précédent qui vient d’avoir lieu au Conseil
de Sécurité de l’ONU. Nous devons profiter de l’élan donné par
ce regain d’attention internationale.
Il ne faut d’ailleurs pas désespérer : en
dépit de la gravité de la situation, nous ne sommes pas totalement
désarmés. Nous devons prendre exemple sur les pays dans lesquels les
taux d’infection ont chuté, tels que l’Ouganda et la Thaïlande
– des pays qui ont montré comment, avec une véritable
mobilisation politique, une volonté de regarder en face les questions
sensibles et une action multisectorielle menée conjointement par le
gouvernement et la société civile, on peut commencer à inverser la
tendance.
En tant qu’organisation cofondatrice et
coparrainante de l’ONUSIDA, l’OMS s’est engagée de manière
indéfectible dans la lutte mondiale contre le VIH/SIDA. Au coeur de
cet engagement, l’objectif est d’assurer que le secteur de la
santé – en particulier dans les pays les plus durement
touchés – soit équipé, tant sur le plan technique que sur le
plan institutionnel, pour combattre efficacement l’épidémie à
tous les échelons de la société.
L’action contre le VIH/SIDA fait appel à de
nombreux domaines d’activités de l’OMS. Je voudrais parler
aujourd’hui de trois domaines qui méritent une attention
particulière, et qui sont tous d’une importance cruciale pour une
stratégie efficace du secteur de la santé.
Tout d’abord, il y a les soins à apporter aux
plus de 30 millions de personnes vivant aujourd’hui avec le VIH/SIDA.
Nous ne pouvons pas accepter l’argument selon lequel, puisque la
plupart de ces 30 millions de personnes mourront au cours des dix
prochaines années, on pourrait en quelque sorte négliger leurs
besoins. Nous ne pouvons pas assister de manière impassible à l’écroulement
de systèmes de santé fragiles sous le poids d’un surcroît massif
d’exigences. Nous devons reconnaître l’importante synergie qui
existe entre les soins et la prévention dans la lutte globale contre
l’épidémie.
Nous savons fort bien ce dont les personnes vivant
avec le SIDA et les dispensateurs de soins de santé ont besoin :
une prise en charge clinique, des soins infirmiers, des conseils et un
soutien social et psychologique. L’enjeu consiste à aider les
autorités nationales à faire de ces objectifs une réalité. Nous
intensifierons nos efforts dans ce domaine et, en Afrique, nous le
ferons dans le cadre du partenariat international contre le SIDA.
Deuxièmement, la transmission mère-enfant de la
maladie, qui est actuellement responsable de 90 % des cas d’infection
par le VIH chez les enfants, est un problème contre lequel il existe
des interventions efficaces. La recherche a démontré l’efficacité
de différents schémas thérapeutiques, alliés à une modification
des pratiques d’allaitement et, lorsque les conditions s’y
prêtent, au recours à la césarienne dans certains cas.
Des projets pilotes associant ces interventions à
une intervention primaire et à une information ont été lancés dans
plusieurs pays avec l’appui de l’OMS, et celui d’autres
institutions du système des Nations Unies et de divers partenaires.
Le troisième domaine est celui des médicaments.
Dans les pays développés, le traitement a permis de faire reculer de
manière spectaculaire la mortalité due au SIDA. Mais en Afrique, de
nombreuses personnes n’ont aucun accès aux médicaments palliatifs,
sans parler des théories antirétrovirales ou des médicaments
destinés à traiter des infections opportunistes. Pour dire les
choses clairement, les médicaments sont au Nord et la maladie au Sud.
Cette injustice ne peut continuer.
L’accès aux médicaments est une composante
essentielle de la stratégie du secteur de la santé. Les
gouvernements sont confrontés à des choix difficiles : ils ne
peuvent pas investir dans quelques médicaments coûteux et négliger
tous les autres aspects des soins. Notre rôle est d’aider à rendre
ces choix moins difficiles.
L’OMS travaille en coopération avec l’ONUSIDA
et d’autres partenaires pour rendre les médicaments contre le VIH
plus abordables. Je voudrais inviter les responsables de l’industrie
pharmaceutique à jeter avec nous un regard neuf et constructif sur la
manière dont nous pourrions améliorer sensiblement l’accès aux
médicaments voulus. Des progrès doivent absolument être accomplis,
afin que nous puissions faire part de nos avancées à la prochaine
conférence sur le SIDA qui doit avoir lieu à Durban en juillet.
J’aimerais maintenant vous parler du paludisme.
Plus de 2000 personnes en meurent chaque jour et l’on enregistre
chaque année plus de 300 millions de cas.
Le SIDA et le paludisme font des ravages sur le
plan socio-économique, surtout en Afrique. Les coûts directs et
indirects du paludisme en Afrique dépassent les 2 milliards de
dollars par an. Si l’on y ajoute les dépenses difficiles à
chiffrer qu’entraînent les répercussions du paludisme sur le
commerce et les investissements étrangers, les 2 milliards de
dollars annuels de pertes sont sans doute très loin du compte.
Nous pensons que l’on peut combattre le paludisme
en Afrique pour beaucoup moins que cela. L’OMS – avec ses
partenaires, la Banque mondiale, l’UNICEF et le PNUD – a lancé l’initiative
Faire reculer le paludisme, qui vise à réduire de moitié la
morbidité par paludisme dans le monde d’ici dix ans. Nous pourrons
y parvenir avec les solutions qui existent – en fournissant des
moustiquaires imprégnées d’insecticide à chaque femme et à
chaque enfant, en mettant les médicaments à la disposition des
familles et des communautés, et en donnant aux communautés et au
secteur de la santé les moyens d’agir.
J’ai rencontré le Président Obasanjo du
Nigéria juste après son élection. Profondément préoccupé par la
progression du paludisme, il a pris une initiative importante en
prévoyant un sommet africain sur le paludisme à Abuja à la fin du
mois d’avril. J’ai appelé, aujourd’hui même, le Président
Prodi pour lui demander de faire en sorte que l’Union européenne
soit représentée à ce sommet à un niveau élevé.
Pour moi, il était crucial que les pays africains
soient parties prenantes à la campagne Faire reculer le paludisme et
c’est ce qui se passe maintenant. Ce que nous voyons naître aujourd’hui
est un véritable mouvement social pour la lutte antipaludique et l’initiative
du Président Obasanjo en est un signe réconfortant. Je demande
instamment à tous ceux d’entre vous qui représentez les nations
africaines de faire valoir à quel point il serait important que votre
pays soit représenté à ce sommet d’avril par le chef de l’Etat
en personne en témoignage de sa détermination à réduire les effets
dévastateurs de cette maladie.
Laissez-moi vous donner un autre exemple : le
tabac. Nous savons qu’il est préjudiciable à la santé. Une étude
détaillée de la Banque mondiale explique désormais en quoi le tabac
est également préjudiciable à l’économie. Trois millions de
personnes seront mortes de maladies liées au tabagisme cette année.
Aux environs de 2020, les maladies liées au tabagisme tueront sans
doute 9 millions de personnes par an, et le tabac sera devenu la
principale cause de morbidité et de décès prématurés dans le
monde – surpassant des maladies transmissibles comme le SIDA, le
paludisme et la tuberculose.
Tels sont les faits dans leur brutalité. Certains
disent : ce problème concerne le Nord, les pays industrialisés.
Les pays pauvres ont d’autres motifs d’inquiétude, plus pressants.
Je dis pour ma part que cela est faux. Certes, les
problèmes pressants ne manquent pas, mais l’épidémie de tabagisme
s’étend et, surtout, gagne le monde en développement – des pays
dont les systèmes de santé sont déjà débordés. En Chine, un
homme de moins de 30 ans sur trois mourra d’une maladie liée
au tabac – et cela non pas dans sa vieillesse, mais à l’âge mûr,
après avoir entraîné pour les services de santé des dépenses
considérables.
Nous avons les preuves. Nous savons quelles mesures
sont efficaces et nous devons faire en sorte que les pays en
développement aient toutes les informations voulues à temps.
Réglementer plus sévèrement la publicité, relever les taxes sur le
tabac et contrôler la vente des cigarettes apporteront un réel
changement pour la santé des générations futures dans le monde
entier. Des efforts plus actifs pour aider les gens à cesser de fumer
peuvent aboutir et faire la différence pour la génération actuelle.
Certains s’inquiètent pour ceux qui vivent de la
culture du tabac. Mais ce dont nous parlons est d’une transition sur
le long terme. Nous ne pourrons malheureusement pas inverser en un
jour les tendances de la consommation de tabac. Nous aurons donc tout
le temps de nous adapter.
L’OMS dirige actuellement l’élaboration de la
première convention internationale de santé publique. La
convention-cadre pour la lutte antitabac s’inspire largement dans sa
méthodologie des conventions sur l’environnement issues de la
Conférence de Rio. J’espère que les membres de l’ACP s’intéresseront
à cette question vitale qui relève autant de l’économie que de la
santé publique.
Nous disposons d’interventions sanitaires
rentables pour réduire de façon spectaculaire le surcroît de
morbidité qui pèse sur les pauvres. Souvenez-vous de l’éradication
de la variole. Elle nous a épargné des souffrances considérables et
elle nous a également permis d’économiser plus de 2 milliards
de dollars de frais de vaccination. Voyez le recul très net de la
mortalité obtenu grâce à la généralisation d’autres
vaccinations. Nous allons sans doute parvenir à éradiquer la
poliomyélite d’ici la fin de l’an prochain, faisant ainsi
économiser au monde entier 1,5 milliard de dollars chaque année
en dépenses de vaccinations classiques, et plus encore si l’on
considère les coûts des traitements et la perte de productivité.
Que nous parvenions à tenir nos délais dépendra
en grande partie des efforts de quelques pays d’Afrique et je compte
sur les gouvernements de ces pays – ainsi que sur les groupes
rebelles qui contestent certains d’entre eux – pour assumer leurs
responsabilités et voir aussi les perspectives que pourrait ouvrir l’éradication
de la poliomyélite dans leur pays.
Je maintiens qu’investir dans la santé peut
avoir des effets positifs durables sur le développement économique
et social. Cela dépendra des priorités et des stratégies qu’adopteront
les gouvernements, mais il est clair que, faute d’accroître les
budgets alloués à la santé, nous n’obtiendrons pas de résultats
tangibles.
Il semble que les pays donateurs en prennent
conscience. La part de l’aide au développement affectée à la
santé est en augmentation mais, comme vous en êtes informés par le
Comité de l’Aide au Développement de l’OCDE, la volonté
générale d’investir dans le développement s’est émoussée au
fil des ans, puisqu’on en est aujourd’hui à seulement 0,2 %
du PIB, chiffre bien décevant.
Ce recul est survenu malgré les avertissements de
la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, qui
répètent depuis dix ans que les investissements commerciaux et
privés ne suffiront pas à assurer la croissance économique ni à
réduire la pauvreté dans les pays à faible revenu. La pauvreté ne
se résorbe pas spontanément ni même uniquement grâce à la
croissance économique.
L’accord récemment conclu pour remplacer celui
de Lomé représente un pas dans la bonne direction. Nous avons
cependant besoin d’un engagement ferme et durable de la part des
pays riches pour améliorer la santé et réduire la pauvreté. Les
impératifs moraux doivent bien sûr jouer un rôle, mais nous devons
aussi en appeler à la notion d’intérêt personnel bien compris
pour persuader ces pays qu’investir dans la santé mondiale profite
aux pays riches comme aux pays pauvres.
Dans le contexte d’une économie de plus en plus
mondialisée, la pauvreté d’une région est une occasion perdue
pour une autre région et, plus encore : avec la mondialisation,
l’humanité tout entière est exposée aux mêmes microbes. La
santé ne connaît pas de sanctuaire.
Cette tendance s’accélère et il est peu
probable qu’elle s’inverse. La santé est transportable, comme l’est
la maladie. En même temps, la santé est peut-être le lien le plus
important, que nous le voulions ou non, entre le sort des nantis et
celui des démunis.
Nombreux sont ceux qui l’on compris, et le
secteur privé s’éveille à une réalité nouvelle. Bill Gates
s’est engagé à fournir US $750 millions en faveur de la
nouvelle alliance mondiale pour les vaccins et la vaccination, autre
résultat du partenariat conclu entre la Banque mondiale, l’UNICEF
et l’OMS. L’opération Médicaments antipaludiques, fonds à
capital risque qui servira à financer la mise au point de nouveaux
médicaments antipaludiques, en est un autre exemple. L’OMS, l’industrie
pharmaceutique, des donateurs bilatéraux et des donateurs privés ont
uni leurs efforts pour surmonter l’obstacle que constitue l’absence
d’incitation commerciale à la mise au point de médicaments à l’intention
de populations qui n’ont pas les moyens de payer des prix élevés.
Je cite ces exemples pour montrer que des
interventions existent, qu’elles ne sont pas coûteuses et qu’elles
sont efficaces. Il est parfois instructif de faire des comparaisons de
coûts. Ainsi, les sommes dépensées par la communauté mondiale pour
combattre le SIDA en Afrique représentent moins d’une fraction de
ce que coûte le fonctionnement d’un hôpital universitaire en
Europe. Pensez aussi aux milliards de dollars qui ont été dépensés
pour contrer le bogue de l’an 2000, alors qu’une petite
partie de cet argent permettrait de venir à bout de ces autres virus
et parasites qui, depuis des générations, tuent des millions de
personnes.
Excellences,
La santé représente une part considérable de l’économie
mondiale. Cette année, US $2,5 milliards lui seront
consacrés dans le monde entier, soit près de 10 % du PIB
mondial. La façon dont nous investissons dans la santé est donc
décisive et, ce qui est certain, c’est que les montants qui lui
sont alloués dans la plupart des pays sont loin d’être optimaux.
Les questions que me posent le plus souvent les
ministres de la santé, les ministres des finances et les premiers
ministres du monde entier sont les suivantes : comment financer
efficacement nos systèmes de santé, comment les organiser selon le
meilleur rapport coût/efficacité et quelle est la combinaison
optimale de privé et de public ? En collaboration avec ses
partenaires, l’OMS doit aider les Etats Membres en donnant à ces
questions des réponses réalistes et basées sur des faits concrets.
Dans les pays en développement où le système de
santé ne parvient que rarement à desservir la moitié de la
population et où les dépenses ne dépassent pas 10 dollars par
personne, surtout dans ces pays, la façon dont est organisé et
financé le système de santé jouera un rôle décisif.
Partout dans le monde, d’un pays à l’autre
mais aussi à l’intérieur des pays, les prestations de santé sont
très inégales. Même entre pays aux revenus similaires, certains
services de santé offrent un meilleur rapport coût/efficacité et
sont plus performants que d’autres. Ce sont les différences dans la
conception, le contenu et la gestion des systèmes de santé qui
déterminent leur efficacité. Il est donc essentiel que les
décideurs à tous les niveaux saisissent bien les conséquences de
tels écarts pour que puissent être améliorées les performances des
systèmes et, par là, la santé des populations.
Premièrement, pour améliorer la santé des
populations, il ne suffit pas de consacrer toujours plus aux services
de santé. Les Etats-Unis d’Amérique sont aux prises avec le
paradoxe qui fait que ce pays consacre 15 % de son PIB à la
santé, alors que 40 millions de ses habitants n’ont toujours
aucune couverture médico-sociale. La plupart des pays d’Europe
occidentale couvrent la totalité de leur population, alors qu’ils
ne dépensent en moyenne que 8 % de leur PIB pour la santé.
Un deuxième point se rapporte au premier : la
couverture universelle – directement ou indirectement financée
par l’Etat – répond non seulement au but d’équité de la
santé pour tous, mais offre aussi un environnement institutionnel
propice à la prise en compte et à la satisfaction des besoins dans
le domaine de la santé. Il nous incombe à tous de trouver des moyens
de créer de tels systèmes de financement d’une couverture
universelle dans les pays où les recettes fiscales sont maigres et
où les pauvres ont toujours dû payer de leur poche pour bénéficier
de prestations de santé, qu’elles soient modestes ou importantes.
Troisièmement, je crois que nous avons appris que
la santé pour tous implique que toutes les prestations ne peuvent pas
être assurées. Nos budgets limitent nos choix et, quand il s’agit
de décider ce que le secteur public devrait – ou ne devrait
pas – financer, il faut accorder la plus haute attention aux
questions de coût/efficacité.
Enfin, nous nous rendons compte que de nombreux
modèles de prestations de santé, même ceux qui font la part belle
au secteur privé, peuvent être parfaitement compatibles avec un
financement du secteur public. Le climat de concurrence garant de l’efficacité
des économies de marché peut – mais il faut faire
attention – aider aussi à accroître la capacité de réponse
et l’efficacité des systèmes de santé.
L’OMS évoquera plusieurs de ces questions dans
le prochain rapport sur la santé dans le monde, 2000, qui est
consacré aux systèmes de santé et aux moyens de les rendre aussi
efficaces, attentifs aux besoins réels des populations et équitables
que possible.
A dater de cette année, l’OMS communiquera des
rapports sur la façon dont les systèmes de santé nationaux
atteignent ces objectifs, non pour montrer du doigt ceux dont les
performances ne seraient pas à la hauteur, mais parce que nous sommes
convaincus que de telles données seront utiles aux pays pour analyser
et planifier leurs systèmes de santé. Elles permettront aux Etats
Membres de comparer leur situation avec celle d’autres pays dont les
ressources économiques sont analogues et de classer les résultats
dans différentes catégories qui éclaireront le débat sur la
rentabilité, l’équité et l’efficacité.
Excellences,
Au cours des dernières décennies, le secteur
social des pays de l’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique a dû
offrir davantage avec moins de ressources. Beaucoup de ces pays, en
particulier en Afrique, ont vu partir davantage de capitaux pour l’achat
de biens et le financement du service de la dette qu’ils n’en ont
reçus sous forme d’aide et pour la vente de leurs produits. Un
ménage africain moyen consomme beaucoup moins aujourd’hui qu’il y
a 25 ans.
Devant des problèmes de santé aussi
décourageants, on oublie trop souvent ce qui est une formidable
réussite. L’Afrique, comme beaucoup de pays des Caraïbes et du
Pacifique, a mis en place un remarquable système de surveillance des
maladies. Vos pays ont préparé la voie à la lutte contre des
maladies complexes comme la cécité des rivières ou la maladie de
Chagas. Les pays du Pacifique ont obtenu une amélioration
spectaculaire des indicateurs de la santé publique au cours des
dernières décennies. L’Afrique a montré par de brillants exemples
comment la coopération régionale et la solidité des donateurs
peuvent conduire à des améliorations radicales de la situation
sanitaire.
Avant que l’épidémie de SIDA ne commence si
tragiquement à éroder les acquis obtenus après des décennies d’efforts
acharnés, la mortalité infantile avait été sensiblement réduite
dans beaucoup de pays. Malgré des conditions fortement défavorables,
vos pays ont démontré que les tendances qui concourrent à la
mauvaise santé peuvent être inversées.
Les preuves ne manquent pas qui montrent qu’investir
judicieusement dans la santé aidera le monde à faire un grand pas
pour se libérer de la pauvreté. Nous pouvons réduire
considérablement la charge mondiale de morbidité. Si nous y
parvenons, ce sont des centaines de millions de personnes qui pourront
réaliser pleinement leur potentiel, profiter de leurs droits
légitimes et être les moteurs du développement. Ces gains
bénéficieront aux populations mais aussi à l’économie et à l’environnement.
C’est un processus complexe, mais il peut aboutir. Il est entre nos
mains. Si nous échouons, les générations futures nous jugeront
durement. Mais, si nous réussissons, la première partie du XXIe
siècle pourra véritablement être décrite comme une époque de
progrès.
Je vous remercie.