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Office of the Director-General

World Health Organization
Organisation mondiale de la Santé

UPDATED: Mon Feb 18 16:59:04 2002

Dr. Gro Harlem Brundtland        
Directeur général
Organisation mondiale de la Santé

Bruxelles,
le 7 mars 2000


In English

Comité des Ambassadeurs du Groupe des Etats d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique

Excellences,
Mesdames et Messieurs,

A l’heure où nous nous réunissons, l’attention du monde entier est braquée depuis plusieurs jours sur le Mozambique, où des années de progrès sont en train d’être anéanties par des pluies et des inondations catastrophiques.

L’OMS fait tout ce qui est en son pouvoir pour aider le Mozambique à faire face aux graves problèmes de santé qui suivent les inondations et la destruction des infrastructures.

En m’adressant à vous aujourd’hui, j’aimerais partir de l’exemple du Mozambique. Il y a dix mois environ, j’ai visité un centre de santé publique situé un peu en dehors de Maputo. Ce que j’y ai vu m’a impressionnée et rassérénée. Avec peu de ressources, en imprégnant des moustiquaires d’insecticide et en les distribuant aux familles de leur quartier, un personnel dévoué parvenait à réduire les effets invalidants du paludisme sur la communauté locale.

Or voyant ce centre, faisant face avec les maigres ressources à sa disposition, on comprenait pourquoi le Mozambique, après des années de guerre, pouvait espérer, par ses efforts, offrir un avenir meilleur à sa population. Pas à pas, le Mozambique investissait dans la santé, ne considérant pas cela uniquement comme une dépense, mais comprenant bien que la santé est un investissement dans le progrès.

Replacés dans cette perspective, les effets dévastateurs des inondations sont encore plus tragiques, aussi devons-nous nous attacher à rétablir d’urgence les soins de santé primaires. Les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique connaissent tous trop bien les catastrophes naturelles. Mais ces événements, plutôt que de nous décourager, doivent guider les efforts que nous déployons pour promouvoir un développement durable et équitable.

Je suis très heureuse d’avoir aujourd’hui la possibilité de prendre la parole devant l’important groupe de pays que vous représentez et qui constitue une bonne partie des Etats Membres de l’OMS. Vous êtes appelés à vous seuls à relever certains des plus formidables défis pour la santé dans le monde. Ma mission consiste aujourd’hui à promouvoir un élargissement de la collaboration entre l’Union européenne et l’OMS. Ces deux organisations peuvent en effet se compléter et se renforcer à bien des égards – dans notre action en Europe, mais aussi bien au-delà de ce continent.

Je suis heureuse également de me trouver ici peu après la conclusion de l’accord qui succède à la Convention Lomé IV. Le fait que cet accord ait pu être conclu vous permet, ainsi qu’aux membres de l’Union européenne, de pouvoir programmer votre action et élaborer les stratégies nécessaires pour réaliser des progrès durables et parvenir à réduire le nombre de personnes vivant dans la plus extrême pauvreté.

Excellences,

Lorsque j’ai pris mes fonctions il y a 20 mois, je suis partie de l’idée très large que je me faisais du rôle de la santé dans le développement. L’OMS est l’institution spécialisée dans la santé. Le but de notre action ne consiste pas simplement à combattre la maladie, mais également à promouvoir la santé des populations et des communautés – et bien sûr à démontrer en quoi des interventions sanitaires judicieuses permettent d’accélérer le développement.

J’aimerais vous suggérer d’opérer le même tournant qu’il y a 25 ans pour l’environnement – c’est-à-dire de cesser de considérer la santé comme un problème sectoriel pour l’intégrer dans le contexte élargi du développement. De ne plus voir dans les investissements en faveur de la santé de simples dépenses de consommation, mais une opportunité majeure pour la croissance, les progrès de l’humanité et la lutte contre la pauvreté.

Il n’y a pas si longtemps, les spécialistes du développement considéraient que les dépenses en faveur de services publics tels que la santé et l’éducation devaient être subordonnées à l’accession des pays à un certain niveau d’infrastructures matérielles et de solidité économique. Selon la même théorie, une fois les pays pleinement industrialisés, il paraissait juste et nécessaire de dépenser largement pour les soins de santé sans que cela ne suscite trop de questions. C’était en fait un signe de la prospérité et de la réussite nationales.

L’expérience acquise et les recherches de ces dernières années ont montré que cette manière de penser était au mieux simplifiée et au pire erronée.

Nous avons constaté que les pays en développement qui investissent relativement plus, et efficacement, dans la santé atteindront probablement un niveau de croissance économique supérieur. En Asie orientale, par exemple, l’espérance de vie a augmenté de plus de 18 ans dans les deux décennies qui ont précédé le décollage économique le plus spectaculaire de l’histoire. Une analyse récente faite par la Banque asiatique de Développement a conclu que le tiers du « miracle économique » asiatique résultait de ces acquis.

Cela revient en fait à ceci : la santé n’est pas seulement une préoccupation individuelle, elle est essentielle pour la pérennité de la croissance économique et l’utilisation efficace des ressources.

Des faits concrets de plus en plus nombreux nous montrent qu’investir dans la santé permet de résorber la pauvreté. Dans les milieux universitaires, les économistes constatent désormais que la santé pourrait bien jouer un rôle beaucoup plus décisif dans la lutte contre la pauvreté que les macroéconomistes ne le pensaient.

C’est à nous qu’il incombe de définir et de présenter ces interventions. L’OMS s’est attelée à cette tâche et nous interpellons des partenaires comme le Groupe ACP pour faire avancer les choses.

Nous sommes en train de réunir des données et de les analyser, et nous allons sous peu pouvoir commencer à soumettre des recommandations aux Etats Membres, aux institutions financières et aux organismes de développement.

Plus précisément, nous sommes en train d’étudier la rentabilité des interventions sanitaires susceptibles d’impulser les plus grands changements en faveur des pauvres. Nous sommes également en train de voir comment des ensembles d’interventions essentielles pourraient faciliter la mise en oeuvre des politiques de lutte contre la pauvreté. Au cours des mois à venir, nous allons entamer un dialogue en profondeur avec nos Etats Membres sur ces problèmes.

Au début de l’année, nous avons créé la Commission Macroéconomie et Santé, présidée par le Professeur Jeffrey Sachs, qui rassemble d’éminents spécialistes de l’économie et de la santé de milieux universitaires, d’institutions des Nations Unies, des institutions de Bretton Woods et de pays en développement, parmi lesquels l’ancien Ministre des Finances de l’Inde Manmohan Singh, le Vice-Premier Ministre de Thaïlande Supachai Panitchpakdi et M. Zephirin Diabré, du Burkina Faso, Administrateur associé du PNUD.

En deux ans, la Commission réalisera une somme de travaux sans précédent sur les relations entre santé et croissance économique. Elle fournira des conclusions concrètes sur des questions aussi essentielles que le type de réforme du secteur de la santé le plus rentable, les moyens les plus équitables de financer les systèmes de santé et les moyens de surmonter les problèmes commerciaux qui font obstacle au développement et à l’accès aux médicaments et aux vaccins.

Il s’agit dans tous les cas de fournir des bases factuelles pour la prise de décisions politiques – comme nous l’avons fait par le passé pour l’environnement et l’éducation. La maladie a un coût – la santé, par contre, offre une réelle opportunité.

Nous ne pouvons d’ailleurs parler du coût de la maladie sans parler de l’infection à VIH et du SIDA.

Le VIH/SIDA est aujourd’hui la principale cause de mortalité en Afrique subsaharienne, mais fait également planer une terrible menace dans d’autres parties du monde. Le VIH/SIDA exige une mobilisation sans précédent de toutes les parties prenantes. Il n’a jamais été aussi haut dans les priorités internationales : parce qu’il s’agit d’un problème de développement, mais aussi parce que nous sommes là en présence d’une crise qui interpelle les responsables au niveau mondial, comme l’a montré le débat sans précédent qui vient d’avoir lieu au Conseil de Sécurité de l’ONU. Nous devons profiter de l’élan donné par ce regain d’attention internationale.

Il ne faut d’ailleurs pas désespérer : en dépit de la gravité de la situation, nous ne sommes pas totalement désarmés. Nous devons prendre exemple sur les pays dans lesquels les taux d’infection ont chuté, tels que l’Ouganda et la Thaïlande – des pays qui ont montré comment, avec une véritable mobilisation politique, une volonté de regarder en face les questions sensibles et une action multisectorielle menée conjointement par le gouvernement et la société civile, on peut commencer à inverser la tendance.

En tant qu’organisation cofondatrice et coparrainante de l’ONUSIDA, l’OMS s’est engagée de manière indéfectible dans la lutte mondiale contre le VIH/SIDA. Au coeur de cet engagement, l’objectif est d’assurer que le secteur de la santé – en particulier dans les pays les plus durement touchés – soit équipé, tant sur le plan technique que sur le plan institutionnel, pour combattre efficacement l’épidémie à tous les échelons de la société.

L’action contre le VIH/SIDA fait appel à de nombreux domaines d’activités de l’OMS. Je voudrais parler aujourd’hui de trois domaines qui méritent une attention particulière, et qui sont tous d’une importance cruciale pour une stratégie efficace du secteur de la santé.

Tout d’abord, il y a les soins à apporter aux plus de 30 millions de personnes vivant aujourd’hui avec le VIH/SIDA. Nous ne pouvons pas accepter l’argument selon lequel, puisque la plupart de ces 30 millions de personnes mourront au cours des dix prochaines années, on pourrait en quelque sorte négliger leurs besoins. Nous ne pouvons pas assister de manière impassible à l’écroulement de systèmes de santé fragiles sous le poids d’un surcroît massif d’exigences. Nous devons reconnaître l’importante synergie qui existe entre les soins et la prévention dans la lutte globale contre l’épidémie.

Nous savons fort bien ce dont les personnes vivant avec le SIDA et les dispensateurs de soins de santé ont besoin : une prise en charge clinique, des soins infirmiers, des conseils et un soutien social et psychologique. L’enjeu consiste à aider les autorités nationales à faire de ces objectifs une réalité. Nous intensifierons nos efforts dans ce domaine et, en Afrique, nous le ferons dans le cadre du partenariat international contre le SIDA.

Deuxièmement, la transmission mère-enfant de la maladie, qui est actuellement responsable de 90 % des cas d’infection par le VIH chez les enfants, est un problème contre lequel il existe des interventions efficaces. La recherche a démontré l’efficacité de différents schémas thérapeutiques, alliés à une modification des pratiques d’allaitement et, lorsque les conditions s’y prêtent, au recours à la césarienne dans certains cas.

Des projets pilotes associant ces interventions à une intervention primaire et à une information ont été lancés dans plusieurs pays avec l’appui de l’OMS, et celui d’autres institutions du système des Nations Unies et de divers partenaires.

Le troisième domaine est celui des médicaments. Dans les pays développés, le traitement a permis de faire reculer de manière spectaculaire la mortalité due au SIDA. Mais en Afrique, de nombreuses personnes n’ont aucun accès aux médicaments palliatifs, sans parler des théories antirétrovirales ou des médicaments destinés à traiter des infections opportunistes. Pour dire les choses clairement, les médicaments sont au Nord et la maladie au Sud. Cette injustice ne peut continuer.

L’accès aux médicaments est une composante essentielle de la stratégie du secteur de la santé. Les gouvernements sont confrontés à des choix difficiles : ils ne peuvent pas investir dans quelques médicaments coûteux et négliger tous les autres aspects des soins. Notre rôle est d’aider à rendre ces choix moins difficiles.

L’OMS travaille en coopération avec l’ONUSIDA et d’autres partenaires pour rendre les médicaments contre le VIH plus abordables. Je voudrais inviter les responsables de l’industrie pharmaceutique à jeter avec nous un regard neuf et constructif sur la manière dont nous pourrions améliorer sensiblement l’accès aux médicaments voulus. Des progrès doivent absolument être accomplis, afin que nous puissions faire part de nos avancées à la prochaine conférence sur le SIDA qui doit avoir lieu à Durban en juillet.

J’aimerais maintenant vous parler du paludisme. Plus de 2000 personnes en meurent chaque jour et l’on enregistre chaque année plus de 300 millions de cas.

Le SIDA et le paludisme font des ravages sur le plan socio-économique, surtout en Afrique. Les coûts directs et indirects du paludisme en Afrique dépassent les 2 milliards de dollars par an. Si l’on y ajoute les dépenses difficiles à chiffrer qu’entraînent les répercussions du paludisme sur le commerce et les investissements étrangers, les 2 milliards de dollars annuels de pertes sont sans doute très loin du compte.

Nous pensons que l’on peut combattre le paludisme en Afrique pour beaucoup moins que cela. L’OMS – avec ses partenaires, la Banque mondiale, l’UNICEF et le PNUD – a lancé l’initiative Faire reculer le paludisme, qui vise à réduire de moitié la morbidité par paludisme dans le monde d’ici dix ans. Nous pourrons y parvenir avec les solutions qui existent – en fournissant des moustiquaires imprégnées d’insecticide à chaque femme et à chaque enfant, en mettant les médicaments à la disposition des familles et des communautés, et en donnant aux communautés et au secteur de la santé les moyens d’agir.

J’ai rencontré le Président Obasanjo du Nigéria juste après son élection. Profondément préoccupé par la progression du paludisme, il a pris une initiative importante en prévoyant un sommet africain sur le paludisme à Abuja à la fin du mois d’avril. J’ai appelé, aujourd’hui même, le Président Prodi pour lui demander de faire en sorte que l’Union européenne soit représentée à ce sommet à un niveau élevé.

Pour moi, il était crucial que les pays africains soient parties prenantes à la campagne Faire reculer le paludisme et c’est ce qui se passe maintenant. Ce que nous voyons naître aujourd’hui est un véritable mouvement social pour la lutte antipaludique et l’initiative du Président Obasanjo en est un signe réconfortant. Je demande instamment à tous ceux d’entre vous qui représentez les nations africaines de faire valoir à quel point il serait important que votre pays soit représenté à ce sommet d’avril par le chef de l’Etat en personne en témoignage de sa détermination à réduire les effets dévastateurs de cette maladie.

Laissez-moi vous donner un autre exemple : le tabac. Nous savons qu’il est préjudiciable à la santé. Une étude détaillée de la Banque mondiale explique désormais en quoi le tabac est également préjudiciable à l’économie. Trois millions de personnes seront mortes de maladies liées au tabagisme cette année. Aux environs de 2020, les maladies liées au tabagisme tueront sans doute 9 millions de personnes par an, et le tabac sera devenu la principale cause de morbidité et de décès prématurés dans le monde – surpassant des maladies transmissibles comme le SIDA, le paludisme et la tuberculose.

Tels sont les faits dans leur brutalité. Certains disent : ce problème concerne le Nord, les pays industrialisés. Les pays pauvres ont d’autres motifs d’inquiétude, plus pressants.

Je dis pour ma part que cela est faux. Certes, les problèmes pressants ne manquent pas, mais l’épidémie de tabagisme s’étend et, surtout, gagne le monde en développement – des pays dont les systèmes de santé sont déjà débordés. En Chine, un homme de moins de 30 ans sur trois mourra d’une maladie liée au tabac – et cela non pas dans sa vieillesse, mais à l’âge mûr, après avoir entraîné pour les services de santé des dépenses considérables.

Nous avons les preuves. Nous savons quelles mesures sont efficaces et nous devons faire en sorte que les pays en développement aient toutes les informations voulues à temps. Réglementer plus sévèrement la publicité, relever les taxes sur le tabac et contrôler la vente des cigarettes apporteront un réel changement pour la santé des générations futures dans le monde entier. Des efforts plus actifs pour aider les gens à cesser de fumer peuvent aboutir et faire la différence pour la génération actuelle.

Certains s’inquiètent pour ceux qui vivent de la culture du tabac. Mais ce dont nous parlons est d’une transition sur le long terme. Nous ne pourrons malheureusement pas inverser en un jour les tendances de la consommation de tabac. Nous aurons donc tout le temps de nous adapter.

L’OMS dirige actuellement l’élaboration de la première convention internationale de santé publique. La convention-cadre pour la lutte antitabac s’inspire largement dans sa méthodologie des conventions sur l’environnement issues de la Conférence de Rio. J’espère que les membres de l’ACP s’intéresseront à cette question vitale qui relève autant de l’économie que de la santé publique.

Nous disposons d’interventions sanitaires rentables pour réduire de façon spectaculaire le surcroît de morbidité qui pèse sur les pauvres. Souvenez-vous de l’éradication de la variole. Elle nous a épargné des souffrances considérables et elle nous a également permis d’économiser plus de 2 milliards de dollars de frais de vaccination. Voyez le recul très net de la mortalité obtenu grâce à la généralisation d’autres vaccinations. Nous allons sans doute parvenir à éradiquer la poliomyélite d’ici la fin de l’an prochain, faisant ainsi économiser au monde entier 1,5 milliard de dollars chaque année en dépenses de vaccinations classiques, et plus encore si l’on considère les coûts des traitements et la perte de productivité.

Que nous parvenions à tenir nos délais dépendra en grande partie des efforts de quelques pays d’Afrique et je compte sur les gouvernements de ces pays – ainsi que sur les groupes rebelles qui contestent certains d’entre eux – pour assumer leurs responsabilités et voir aussi les perspectives que pourrait ouvrir l’éradication de la poliomyélite dans leur pays.

Je maintiens qu’investir dans la santé peut avoir des effets positifs durables sur le développement économique et social. Cela dépendra des priorités et des stratégies qu’adopteront les gouvernements, mais il est clair que, faute d’accroître les budgets alloués à la santé, nous n’obtiendrons pas de résultats tangibles.

Il semble que les pays donateurs en prennent conscience. La part de l’aide au développement affectée à la santé est en augmentation mais, comme vous en êtes informés par le Comité de l’Aide au Développement de l’OCDE, la volonté générale d’investir dans le développement s’est émoussée au fil des ans, puisqu’on en est aujourd’hui à seulement 0,2 % du PIB, chiffre bien décevant.

Ce recul est survenu malgré les avertissements de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, qui répètent depuis dix ans que les investissements commerciaux et privés ne suffiront pas à assurer la croissance économique ni à réduire la pauvreté dans les pays à faible revenu. La pauvreté ne se résorbe pas spontanément ni même uniquement grâce à la croissance économique.

L’accord récemment conclu pour remplacer celui de Lomé représente un pas dans la bonne direction. Nous avons cependant besoin d’un engagement ferme et durable de la part des pays riches pour améliorer la santé et réduire la pauvreté. Les impératifs moraux doivent bien sûr jouer un rôle, mais nous devons aussi en appeler à la notion d’intérêt personnel bien compris pour persuader ces pays qu’investir dans la santé mondiale profite aux pays riches comme aux pays pauvres.

Dans le contexte d’une économie de plus en plus mondialisée, la pauvreté d’une région est une occasion perdue pour une autre région et, plus encore : avec la mondialisation, l’humanité tout entière est exposée aux mêmes microbes. La santé ne connaît pas de sanctuaire.

Cette tendance s’accélère et il est peu probable qu’elle s’inverse. La santé est transportable, comme l’est la maladie. En même temps, la santé est peut-être le lien le plus important, que nous le voulions ou non, entre le sort des nantis et celui des démunis.

Nombreux sont ceux qui l’on compris, et le secteur privé s’éveille à une réalité nouvelle. Bill Gates s’est engagé à fournir US $750 millions en faveur de la nouvelle alliance mondiale pour les vaccins et la vaccination, autre résultat du partenariat conclu entre la Banque mondiale, l’UNICEF et l’OMS. L’opération Médicaments antipaludiques, fonds à capital risque qui servira à financer la mise au point de nouveaux médicaments antipaludiques, en est un autre exemple. L’OMS, l’industrie pharmaceutique, des donateurs bilatéraux et des donateurs privés ont uni leurs efforts pour surmonter l’obstacle que constitue l’absence d’incitation commerciale à la mise au point de médicaments à l’intention de populations qui n’ont pas les moyens de payer des prix élevés.

Je cite ces exemples pour montrer que des interventions existent, qu’elles ne sont pas coûteuses et qu’elles sont efficaces. Il est parfois instructif de faire des comparaisons de coûts. Ainsi, les sommes dépensées par la communauté mondiale pour combattre le SIDA en Afrique représentent moins d’une fraction de ce que coûte le fonctionnement d’un hôpital universitaire en Europe. Pensez aussi aux milliards de dollars qui ont été dépensés pour contrer le bogue de l’an 2000, alors qu’une petite partie de cet argent permettrait de venir à bout de ces autres virus et parasites qui, depuis des générations, tuent des millions de personnes.

Excellences,

La santé représente une part considérable de l’économie mondiale. Cette année, US $2,5 milliards lui seront consacrés dans le monde entier, soit près de 10 % du PIB mondial. La façon dont nous investissons dans la santé est donc décisive et, ce qui est certain, c’est que les montants qui lui sont alloués dans la plupart des pays sont loin d’être optimaux.

Les questions que me posent le plus souvent les ministres de la santé, les ministres des finances et les premiers ministres du monde entier sont les suivantes : comment financer efficacement nos systèmes de santé, comment les organiser selon le meilleur rapport coût/efficacité et quelle est la combinaison optimale de privé et de public ? En collaboration avec ses partenaires, l’OMS doit aider les Etats Membres en donnant à ces questions des réponses réalistes et basées sur des faits concrets.

Dans les pays en développement où le système de santé ne parvient que rarement à desservir la moitié de la population et où les dépenses ne dépassent pas 10 dollars par personne, surtout dans ces pays, la façon dont est organisé et financé le système de santé jouera un rôle décisif.

Partout dans le monde, d’un pays à l’autre mais aussi à l’intérieur des pays, les prestations de santé sont très inégales. Même entre pays aux revenus similaires, certains services de santé offrent un meilleur rapport coût/efficacité et sont plus performants que d’autres. Ce sont les différences dans la conception, le contenu et la gestion des systèmes de santé qui déterminent leur efficacité. Il est donc essentiel que les décideurs à tous les niveaux saisissent bien les conséquences de tels écarts pour que puissent être améliorées les performances des systèmes et, par là, la santé des populations.

Premièrement, pour améliorer la santé des populations, il ne suffit pas de consacrer toujours plus aux services de santé. Les Etats-Unis d’Amérique sont aux prises avec le paradoxe qui fait que ce pays consacre 15 % de son PIB à la santé, alors que 40 millions de ses habitants n’ont toujours aucune couverture médico-sociale. La plupart des pays d’Europe occidentale couvrent la totalité de leur population, alors qu’ils ne dépensent en moyenne que 8 % de leur PIB pour la santé.

Un deuxième point se rapporte au premier : la couverture universelle – directement ou indirectement financée par l’Etat – répond non seulement au but d’équité de la santé pour tous, mais offre aussi un environnement institutionnel propice à la prise en compte et à la satisfaction des besoins dans le domaine de la santé. Il nous incombe à tous de trouver des moyens de créer de tels systèmes de financement d’une couverture universelle dans les pays où les recettes fiscales sont maigres et où les pauvres ont toujours dû payer de leur poche pour bénéficier de prestations de santé, qu’elles soient modestes ou importantes.

Troisièmement, je crois que nous avons appris que la santé pour tous implique que toutes les prestations ne peuvent pas être assurées. Nos budgets limitent nos choix et, quand il s’agit de décider ce que le secteur public devrait – ou ne devrait pas – financer, il faut accorder la plus haute attention aux questions de coût/efficacité.

Enfin, nous nous rendons compte que de nombreux modèles de prestations de santé, même ceux qui font la part belle au secteur privé, peuvent être parfaitement compatibles avec un financement du secteur public. Le climat de concurrence garant de l’efficacité des économies de marché peut – mais il faut faire attention – aider aussi à accroître la capacité de réponse et l’efficacité des systèmes de santé.

L’OMS évoquera plusieurs de ces questions dans le prochain rapport sur la santé dans le monde, 2000, qui est consacré aux systèmes de santé et aux moyens de les rendre aussi efficaces, attentifs aux besoins réels des populations et équitables que possible.

A dater de cette année, l’OMS communiquera des rapports sur la façon dont les systèmes de santé nationaux atteignent ces objectifs, non pour montrer du doigt ceux dont les performances ne seraient pas à la hauteur, mais parce que nous sommes convaincus que de telles données seront utiles aux pays pour analyser et planifier leurs systèmes de santé. Elles permettront aux Etats Membres de comparer leur situation avec celle d’autres pays dont les ressources économiques sont analogues et de classer les résultats dans différentes catégories qui éclaireront le débat sur la rentabilité, l’équité et l’efficacité.

Excellences,

Au cours des dernières décennies, le secteur social des pays de l’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique a dû offrir davantage avec moins de ressources. Beaucoup de ces pays, en particulier en Afrique, ont vu partir davantage de capitaux pour l’achat de biens et le financement du service de la dette qu’ils n’en ont reçus sous forme d’aide et pour la vente de leurs produits. Un ménage africain moyen consomme beaucoup moins aujourd’hui qu’il y a 25 ans.

Devant des problèmes de santé aussi décourageants, on oublie trop souvent ce qui est une formidable réussite. L’Afrique, comme beaucoup de pays des Caraïbes et du Pacifique, a mis en place un remarquable système de surveillance des maladies. Vos pays ont préparé la voie à la lutte contre des maladies complexes comme la cécité des rivières ou la maladie de Chagas. Les pays du Pacifique ont obtenu une amélioration spectaculaire des indicateurs de la santé publique au cours des dernières décennies. L’Afrique a montré par de brillants exemples comment la coopération régionale et la solidité des donateurs peuvent conduire à des améliorations radicales de la situation sanitaire.

Avant que l’épidémie de SIDA ne commence si tragiquement à éroder les acquis obtenus après des décennies d’efforts acharnés, la mortalité infantile avait été sensiblement réduite dans beaucoup de pays. Malgré des conditions fortement défavorables, vos pays ont démontré que les tendances qui concourrent à la mauvaise santé peuvent être inversées.

Les preuves ne manquent pas qui montrent qu’investir judicieusement dans la santé aidera le monde à faire un grand pas pour se libérer de la pauvreté. Nous pouvons réduire considérablement la charge mondiale de morbidité. Si nous y parvenons, ce sont des centaines de millions de personnes qui pourront réaliser pleinement leur potentiel, profiter de leurs droits légitimes et être les moteurs du développement. Ces gains bénéficieront aux populations mais aussi à l’économie et à l’environnement. C’est un processus complexe, mais il peut aboutir. Il est entre nos mains. Si nous échouons, les générations futures nous jugeront durement. Mais, si nous réussissons, la première partie du XXIe siècle pourra véritablement être décrite comme une époque de progrès.

Je vous remercie.

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