Monsieur le Recteur de l’Université catholique de
Louvain,
Monsieur le Premier Ministre,
Monsieur le Président de la Commission Européenne,
Excellences,
Chers collègues et amis du monde universitaire,
Mesdames et Messieurs,
Je tiens à remercier la prestigieuse Université catholique de
Louvain de m’avoir décerné le titre de Docteur Honoris Causa. Je
suis vraiment honorée de votre générosité.
Je tiens également à remercier le Professeur Mund-Dopchie de ses
propos généreux.
C’est pour moi un très grand plaisir d’accepter cette
distinction en même temps que le Premier Ministre, M. Lionel
Jospin, et Monsieur le Président Romano Prodi – deux éminentes
personnalités politiques du monde contemporain, des personnes que je
respecte profondément pour leur idéal, leur engagement et leur
attachement à la cause de la démocratie, de la justice sociale et du
progrès humain.
Monsieur le Recteur,
La vie m’a réservé le privilège de travailler au service de
gens qui m’ont élue pour remplir un programme – un mandat ou
une mission. En tant que jeune Ministre de l’Environnement, puis
Premier Ministre de mon pays, Présidente de la Commission mondiale de
l’Environnement et du Développement ou Directeur général de l’Organisation
mondiale de la Santé – mon objectif a toujours été de faire
avancer une notion qui, pour moi, résume l’objet même du
développement durable, à savoir les chances qui s’offrent à l’humanité.
La chance pour chacun de réaliser pleinement son potentiel, à l’abri
de toute discrimination, à l’abri de la faim et de la maladie, et
en pleine jouissance de ses droits fondamentaux.
La chance pour les communautés de forger un véritable sentiment d’appartenance
et de solidarité. La chance pour les nations du monde d’oeuvrer à
la sécurité commune des générations actuelles et celles de demain.
Et la chance, pour le monde, de tracer la voie du développement
durable – d’oeuvrer pour un projet qui, nous l’espérons,
donnera au moins aux générations futures les chances qui nous ont
été données.
A cette idée de chance se rattachent les valeurs fondamentales de
la démocratie – la nécessité vitale de faire de la participation
un élément marquant de la société d’aujourd’hui.
Dans ma vie professionnelle – en tant que médecin ou qu’élue
appelée à exercer une charge publique –, j’ai eu le
privilège de travailler aux côtés de personnes pour lesquelles ces
notions de participation et de chance étaient une réalité.
J’ai privilégié dans mon travail la collectivité que nous
formons et non l’individu que je suis. C’est ce que nous pouvons
obtenir tous ensemble qui fait la différence. Cette idée s’applique
à bien des situations, qu’il s’agisse des liens dans l’intimité
du cercle familial ou de la solidarité et des rapports avec les
autres membres de la communauté et avec les nations, dans les
régions et dans le monde entier.
J’ai eu la chance de travailler avec des collaborateurs engagés
qui ont su se montrer à la hauteur de la situation et assumer leur
part de responsabilité. Je partage l’honneur qui m’est fait
aujourd’hui avec tous ceux qui ont été mes collaborateurs durant
les dernières décennies.
Monsieur le Recteur,
En assumant les fonctions de Directeur général de l’Organisation
mondiale de la Santé, je renouais en un sens avec mon passé. On peut
dire en effet que travailler pour l’Organisation mondiale de la
Santé était une démarche logique pour quelqu’un qui a passé les
dix premières années de sa vie professionnelle dans le secteur de la
santé publique.
Mais pour moi, ce lien avec le passé se situe dans une perspective
plus vaste. La notion de santé dépasse de loin les frontières de la
médecine et touche au coeur même de la vie et du progrès. Le but de
l’action politique est d’accroître les chances qui s’offrent à
l’humanité et d’améliorer le bien-être mental et physique pour
avancer vers cet idéal.
L’amélioration de la santé suppose la participation et la
contribution de tous les secteurs de la société. L’une des
priorités que s’est fixées l’OMS est donc d’ancrer la santé
là où elle importe vraiment, c’est-à-dire au coeur des efforts de
développement international, et de s’attacher la contribution de
partenaires et de décideurs dont les intérêts vont bien au-delà du
champ médical, pour associer les principaux protagonistes de la
transformation de nos sociétés.
Prenons par exemple la salubrité des aliments. L’Europe a
récemment pris conscience de l’enjeu et de la valeur immense que
représente la salubrité des aliments. Grâce à l’autorité du
Président Prodi, la Commission européenne a rapidement réagi et
ouvert la voie à une action commune de l’Europe pour relever le
défi.
Nous nous apercevons que les maladies transmises par les aliments
constituent un problème majeur de santé publique dont l’importance
ne cesse de croître. Dans les pays industrialisés, jusqu’à
30 % des habitants peuvent être chaque année victimes de toxi-infections
alimentaires. Dans le monde en développement, la situation est bien
plus sombre encore. En 1990, on estimait que la morbidité et la
mortalité dues à la diarrhée étaient de l’ordre de
2,7 milliards de cas par an, avec 2,4 millions de décès
chez les moins de cinq ans.
L’OMS se mobilise aussi face à ce problème mondial avec le
concours d’autres partenaires. Les conséquences de la consommation
d’aliments insalubres sont certes dramatiques pour la santé, mais
elles se font aussi sentir en dehors du secteur de la santé, dans les
fermes, dans les usines, chez les gens. Au bout de la chaîne
alimentaire, il peut y avoir un bon ou un mauvais état de santé. Il
en va de même dans d’autres domaines, par exemple la dégradation
de l’environnement et ses répercussions sur la santé. En santé
publique, nous devons travailler avec de nombreux autres secteurs, en
particulier l’industrie, pour que les choses changent.
Le message de la Commission mondiale de l’Environnement et du
Développement était que nous avions besoin d’une approche
transsectorielle du changement pour préserver notre avenir commun. C’est
cette même idée que nous appliquons à l’OMS quand nous oeuvrons
en faveur de la santé pour tous.
Il me paraît en fait tout à fait pertinent de considérer les
perspectives de la santé mondiale depuis cette tribune qui m’est
offerte par une célèbre université. La révolution sanitaire du XXe siècle
a été rendue possible par les progrès de la science et du savoir. L’amélioration
de l’état de santé d’une partie importante de la population
mondiale figure certainement au nombre des changements sociaux les
plus profonds de l’histoire de l’humanité. Deux chiffres le
résument : aujourd’hui, l’espérance de vie moyenne est d’environ
66 ans dans le monde. Elle était de 46 ans à la fin de la
deuxième guerre mondiale.
Nous savons que de formidables changements continueront de stimuler
notre imagination et de nous offrir de nouvelles chances. Le moteur en
est l’aptitude à produire et à exploiter le savoir – à
dégager des connaissances nouvelles et à mettre celles qui existent
au service de tous.
Le chercheur doit trouver un équilibre difficile. Il doit s’appuyer
sur des données concrètes, mais il doit aussi prendre des risques.
Il doit poursuivre son intuition, repousser un peu plus les limites
déjà atteintes.
Cela s’est vu maintes fois dans le domaine de la santé. Il y a
des décennies, un vaccin contre la poliomyélite n’était qu’un
rêve. A un moment donné, nombreux sont ceux qui ont craint que la
propagation de la poliomyélite ne prenne les proportions d’une
épidémie. Le débat faisait rage entre ceux qui se battaient pour un
vaccin contre la poliomyélite – un rêve lointain – et
ceux qui voulaient de meilleurs poumons d’acier et de meilleurs lits
basculants pour aider à atténuer les souffrances des victimes de la
maladie.
L’attitude face à la situation de la poliomyélite à l’époque
n’est d’ailleurs pas sans évoquer celle d’aujourd’hui devant
la menace de l’épidémie de VIH/SIDA.
Puis a été fait un progrès décisif et très vite un vaccin
antipoliomyélitique a été mis au point. Des campagnes de
vaccination de masse ont été mises en oeuvre, libérant chaque pays
l’un après l’autre du fardeau de cette maladie invalidante. En
1988, l’Assemblée mondiale de la Santé s’est fixé pour cible l’éradication
mondiale de la maladie d’ici à la fin de l’année 2000.
C’est-à-dire dans moins de onze mois à compter d’aujourd’hui.
Nous sommes maintenant dans la dernière phase de la campagne. Avec
ses partenaires, comme l’UNICEF et Rotary International, l’OMS est
fermement résolue à reléguer la poliomyélite dans les livres d’histoire,
aux côtés de la variole, que l’Organisation mondiale de la Santé
a aidé à éradiquer de la surface de la planète en 1977.
N’oublions pas combien il a été difficile de décider de
continuer à investir dans un rêve – un vaccin – dont
personne ne pouvait être sûr qu’il deviendrait une réalité.
Donnons vie à nos rêves ; notre savoir concerne le passé, mais
les défis qui nous attendent sont dans l’avenir. C’est ce qui
encourage les scientifiques et les chercheurs à redoubler d’efforts
et c’est dans cet esprit que nous devons agir pour mettre au point
des médicaments et vaccins nouveaux contre des fléaux meurtriers
comme le paludisme, la tuberculose ou le VIH/SIDA.
Monsieur le Recteur,
On ne peut prévoir quelles seront les grandes découvertes. Mais
on peut se préparer à les exploiter le moment venu. Les progrès de
la science nous mettront de plus en plus souvent au défi de mettre l’innovation
au service de tous et de prendre des décisions éclairées et
conformes à l’éthique dans de nouveaux domaines de la science tels
que la génétique et la biomédecine.
Pour mettre à profit les avancées technologiques, nous devrons
nous appuyer sur de solides bases éthiques. J’estime que les
universités du monde – héritières des plus riches traditions de
progrès et d’humanisme – doivent aider la société à nouer de
nouveaux liens réciproques complexes entre la science et l’éthique,
les intérêts commerciaux et le bien commun, le savoir et le pouvoir
économique et politique
– entre la nécessité de s’appuyer sur les faits et la
quête incessante de connaissances nouvelles.
Il faut sensibiliser les étudiants à ces problèmes. La
réflexion menée à l’université ne doit pas rester confinée aux
amphithéâtres mais enrichir le débat dans nos sociétés.
Comme l’a dit Victor Hugo, rien n’a plus de force qu’une
idée qui vient en son temps.
Faire de la santé un moteur du développement et une arme contre
la pauvreté, voilà une idée-force qui trouve de plus en plus d’écho
auprès des décideurs.
A voir ce qui se passe dans le monde, il est impossible de se
leurrer : jusqu’à présent, la lutte contre la pauvreté a en
grande partie échoué. Les écarts se creusent à l’intérieur des
pays et entre les pays. Ce constat est affligeant et lourd de menaces.
Il fait peser une menace sur l’environnement, pas seulement pour les
pauvres, mais aussi pour nous tous.
Oui, le XXe siècle aura été marqué par une
révolution en santé. Mais un milliard d’êtres humains n’ont pas
recueilli les fruits du progrès. Les droits fondamentaux des
déshérités sont bafoués – or, la santé est un droit fondamental.
Mais toute solution passe aussi par la santé, qui offre un moyen
nouveau et potentiellement puissant de sortir de la pauvreté. La
communauté internationale s’est engagée à réduire de moitié le
nombre de personnes vivant dans la pauvreté d’ici 2015. Les grandes
conférences sur le développement réunies dans les années 90
ont défini une série d’objectifs concrets pour atteindre ce but,
dont beaucoup se rapportent à la santé : santé maternelle et
infantile, accès aux soins de santé primaires et aux soins de santé
génésique.
Nous devons aujourd’hui concentrer toute notre attention sur la
manière dont les actions en santé, y compris celles qui portent sur
les grands déterminants de la santé, peuvent contribuer à la lutte
contre la pauvreté, et l’OMS est déterminée à faire de cet enjeu
le pôle de sa stratégie institutionnelle dans les années à venir.
Nous sommes peut-être à la veille d’un changement radical de
mentalité. Récemment encore, de nombreux professionnels du
développement soutenaient que le secteur de la santé ne jouait qu’un
rôle mineur dans les efforts déployés pour améliorer l’état de
santé des populations. Une majorité écrasante de responsables
financiers et d’économistes estimaient que la santé était un
objectif de développement ou une arme de peu d’importance contre la
pauvreté. La santé était considérée comme une dépense plutôt
que comme un investissement.
Mais les choses changent. La santé pourrait bien jouer un rôle
beaucoup plus important dans la lutte contre la pauvreté que ne le
pensaient jusques-là nos collègues macroéconomistes.
La pauvreté est source de mauvaise santé, ce n’est pas nouveau.
Mais nous en savons beaucoup plus aujourd’hui sur la manière dont,
par l’effet d’un cercle vicieux, un mauvais état de santé
engendre la pauvreté, nuit au développement économique et social et
contribue à l’appauvrissement des ressources et à la dégradation
de l’environnement. Le problème persistant de la malnutrition et l’explosion
du SIDA en Afrique sont les illustrations les plus dramatiques de ce
phénomène.
Nous adressons donc ce message aux décideurs : investir dans
la santé pour lutter contre la pauvreté, voilà le type d’orientation
claire dont nous avons besoin pour mobiliser les ressources et la
communauté internationale.
L’OMS collabore avec un nombre croissant de partenaires pour
faire aboutir ses efforts, qu’il s’agisse de lutter contre des
maladies telles que le paludisme, la tuberculose ou l’infection à
VIH/SIDA, d’aider les pays à renforcer leur système de santé et
à développer leur propre potentiel, de faire avancer le processus d’allégement
de la dette afin de consacrer davantage de ressources à la santé et
à l’éducation, ou encore de traiter des grandes questions d’éthique
d’aujourd’hui et de demain.
L’Union européenne est l’un de ces partenaires et je me
réjouis de l’occasion prochaine qui m’est offerte de rendre
visite à la Commission européenne et de signer un nouvel échange de
lettres entre la Commission et l’OMS pour la coopération dans
toutes sortes de domaines.
Puisque je me trouve en Belgique, je tiens à exprimer ma
reconnaissance pour la constance avec laquelle ce pays appuie l’OMS,
sa politique de réforme et un grand nombre de ses programmes.
Et je tiens aussi à exprimer ma reconnaissance au Gouvernement du
Premier Ministre Lionel Jospin qui lui aussi a été l’un de nos
plus fidèles partisans alors que nous cherchons à saisir des
occasions et à relever des défis nouveaux.
Rien n’a plus de force qu’une idée qui vient en son temps.
Les faits ont bien souvent donné raison à Victor Hugo et nous
ferons en sorte qu’il ait raison encore une fois : investir
judicieusement dans la santé est une idée qui vient à point nommé
dans les pays industrialisés, mais surtout dans les pays pauvres du
monde.
Monsieur le Recteur,
J’aimerais à nouveau citer Victor Hugo à l’occasion de cette
cérémonie solennelle. Il a écrit dans Les Misérables « …
rien n’est tel que le rêve pour engendrer l’avenir ». Par
la recherche et la réflexion, des universités comme celle-ci ont
fait naître des rêves qui nous assureront un avenir meilleur. Par l’analyse
et par l’action de sensibilisation, des institutions comme l’OMS
ont donné l’énergie nécessaire pour faire de ces rêves une
réalité.
Unissons-nous pour donner de meilleures chances à l’humanité.
Ensemble, faisons du pouvoir des idées les idées du pouvoir.