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Office of the Director-General

World Health Organization
Organisation mondiale de la Santé

UPDATED: Tue Feb 19 15:13:19 2002

Dr. Gro Harlem Brundtland        
Directeur général
Organisation mondiale de la Santé

L’Université catholique de Louvain, Belgique
le 2 février 2000


In English

Présentation au Directeur-général du titre de Docteur Honoris Causa

Monsieur le Recteur de l’Université catholique de Louvain,
Monsieur le Premier Ministre,
Monsieur le Président de la Commission Européenne,
Excellences,
Chers collègues et amis du monde universitaire,
Mesdames et Messieurs,

Je tiens à remercier la prestigieuse Université catholique de Louvain de m’avoir décerné le titre de Docteur Honoris Causa. Je suis vraiment honorée de votre générosité.

Je tiens également à remercier le Professeur Mund-Dopchie de ses propos généreux.

C’est pour moi un très grand plaisir d’accepter cette distinction en même temps que le Premier Ministre, M. Lionel Jospin, et Monsieur le Président Romano Prodi – deux éminentes personnalités politiques du monde contemporain, des personnes que je respecte profondément pour leur idéal, leur engagement et leur attachement à la cause de la démocratie, de la justice sociale et du progrès humain.

Monsieur le Recteur,

La vie m’a réservé le privilège de travailler au service de gens qui m’ont élue pour remplir un programme – un mandat ou une mission. En tant que jeune Ministre de l’Environnement, puis Premier Ministre de mon pays, Présidente de la Commission mondiale de l’Environnement et du Développement ou Directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé – mon objectif a toujours été de faire avancer une notion qui, pour moi, résume l’objet même du développement durable, à savoir les chances qui s’offrent à l’humanité.

La chance pour chacun de réaliser pleinement son potentiel, à l’abri de toute discrimination, à l’abri de la faim et de la maladie, et en pleine jouissance de ses droits fondamentaux.

La chance pour les communautés de forger un véritable sentiment d’appartenance et de solidarité. La chance pour les nations du monde d’oeuvrer à la sécurité commune des générations actuelles et celles de demain.

Et la chance, pour le monde, de tracer la voie du développement durable – d’oeuvrer pour un projet qui, nous l’espérons, donnera au moins aux générations futures les chances qui nous ont été données.

A cette idée de chance se rattachent les valeurs fondamentales de la démocratie – la nécessité vitale de faire de la participation un élément marquant de la société d’aujourd’hui.

Dans ma vie professionnelle – en tant que médecin ou qu’élue appelée à exercer une charge publique –, j’ai eu le privilège de travailler aux côtés de personnes pour lesquelles ces notions de participation et de chance étaient une réalité.

J’ai privilégié dans mon travail la collectivité que nous formons et non l’individu que je suis. C’est ce que nous pouvons obtenir tous ensemble qui fait la différence. Cette idée s’applique à bien des situations, qu’il s’agisse des liens dans l’intimité du cercle familial ou de la solidarité et des rapports avec les autres membres de la communauté et avec les nations, dans les régions et dans le monde entier.

J’ai eu la chance de travailler avec des collaborateurs engagés qui ont su se montrer à la hauteur de la situation et assumer leur part de responsabilité. Je partage l’honneur qui m’est fait aujourd’hui avec tous ceux qui ont été mes collaborateurs durant les dernières décennies.

Monsieur le Recteur,

En assumant les fonctions de Directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé, je renouais en un sens avec mon passé. On peut dire en effet que travailler pour l’Organisation mondiale de la Santé était une démarche logique pour quelqu’un qui a passé les dix premières années de sa vie professionnelle dans le secteur de la santé publique.

Mais pour moi, ce lien avec le passé se situe dans une perspective plus vaste. La notion de santé dépasse de loin les frontières de la médecine et touche au coeur même de la vie et du progrès. Le but de l’action politique est d’accroître les chances qui s’offrent à l’humanité et d’améliorer le bien-être mental et physique pour avancer vers cet idéal.

L’amélioration de la santé suppose la participation et la contribution de tous les secteurs de la société. L’une des priorités que s’est fixées l’OMS est donc d’ancrer la santé là où elle importe vraiment, c’est-à-dire au coeur des efforts de développement international, et de s’attacher la contribution de partenaires et de décideurs dont les intérêts vont bien au-delà du champ médical, pour associer les principaux protagonistes de la transformation de nos sociétés.

Prenons par exemple la salubrité des aliments. L’Europe a récemment pris conscience de l’enjeu et de la valeur immense que représente la salubrité des aliments. Grâce à l’autorité du Président Prodi, la Commission européenne a rapidement réagi et ouvert la voie à une action commune de l’Europe pour relever le défi.

Nous nous apercevons que les maladies transmises par les aliments constituent un problème majeur de santé publique dont l’importance ne cesse de croître. Dans les pays industrialisés, jusqu’à 30 % des habitants peuvent être chaque année victimes de toxi-infections alimentaires. Dans le monde en développement, la situation est bien plus sombre encore. En 1990, on estimait que la morbidité et la mortalité dues à la diarrhée étaient de l’ordre de 2,7 milliards de cas par an, avec 2,4 millions de décès chez les moins de cinq ans.

L’OMS se mobilise aussi face à ce problème mondial avec le concours d’autres partenaires. Les conséquences de la consommation d’aliments insalubres sont certes dramatiques pour la santé, mais elles se font aussi sentir en dehors du secteur de la santé, dans les fermes, dans les usines, chez les gens. Au bout de la chaîne alimentaire, il peut y avoir un bon ou un mauvais état de santé. Il en va de même dans d’autres domaines, par exemple la dégradation de l’environnement et ses répercussions sur la santé. En santé publique, nous devons travailler avec de nombreux autres secteurs, en particulier l’industrie, pour que les choses changent.

Le message de la Commission mondiale de l’Environnement et du Développement était que nous avions besoin d’une approche transsectorielle du changement pour préserver notre avenir commun. C’est cette même idée que nous appliquons à l’OMS quand nous oeuvrons en faveur de la santé pour tous.

Il me paraît en fait tout à fait pertinent de considérer les perspectives de la santé mondiale depuis cette tribune qui m’est offerte par une célèbre université. La révolution sanitaire du XXe siècle a été rendue possible par les progrès de la science et du savoir. L’amélioration de l’état de santé d’une partie importante de la population mondiale figure certainement au nombre des changements sociaux les plus profonds de l’histoire de l’humanité. Deux chiffres le résument : aujourd’hui, l’espérance de vie moyenne est d’environ 66 ans dans le monde. Elle était de 46 ans à la fin de la deuxième guerre mondiale.

Nous savons que de formidables changements continueront de stimuler notre imagination et de nous offrir de nouvelles chances. Le moteur en est l’aptitude à produire et à exploiter le savoir – à dégager des connaissances nouvelles et à mettre celles qui existent au service de tous.

Le chercheur doit trouver un équilibre difficile. Il doit s’appuyer sur des données concrètes, mais il doit aussi prendre des risques. Il doit poursuivre son intuition, repousser un peu plus les limites déjà atteintes.

Cela s’est vu maintes fois dans le domaine de la santé. Il y a des décennies, un vaccin contre la poliomyélite n’était qu’un rêve. A un moment donné, nombreux sont ceux qui ont craint que la propagation de la poliomyélite ne prenne les proportions d’une épidémie. Le débat faisait rage entre ceux qui se battaient pour un vaccin contre la poliomyélite – un rêve lointain – et ceux qui voulaient de meilleurs poumons d’acier et de meilleurs lits basculants pour aider à atténuer les souffrances des victimes de la maladie.

L’attitude face à la situation de la poliomyélite à l’époque n’est d’ailleurs pas sans évoquer celle d’aujourd’hui devant la menace de l’épidémie de VIH/SIDA.

Puis a été fait un progrès décisif et très vite un vaccin antipoliomyélitique a été mis au point. Des campagnes de vaccination de masse ont été mises en oeuvre, libérant chaque pays l’un après l’autre du fardeau de cette maladie invalidante. En 1988, l’Assemblée mondiale de la Santé s’est fixé pour cible l’éradication mondiale de la maladie d’ici à la fin de l’année 2000.

C’est-à-dire dans moins de onze mois à compter d’aujourd’hui. Nous sommes maintenant dans la dernière phase de la campagne. Avec ses partenaires, comme l’UNICEF et Rotary International, l’OMS est fermement résolue à reléguer la poliomyélite dans les livres d’histoire, aux côtés de la variole, que l’Organisation mondiale de la Santé a aidé à éradiquer de la surface de la planète en 1977.

N’oublions pas combien il a été difficile de décider de continuer à investir dans un rêve – un vaccin – dont personne ne pouvait être sûr qu’il deviendrait une réalité. Donnons vie à nos rêves ; notre savoir concerne le passé, mais les défis qui nous attendent sont dans l’avenir. C’est ce qui encourage les scientifiques et les chercheurs à redoubler d’efforts et c’est dans cet esprit que nous devons agir pour mettre au point des médicaments et vaccins nouveaux contre des fléaux meurtriers comme le paludisme, la tuberculose ou le VIH/SIDA.

Monsieur le Recteur,

On ne peut prévoir quelles seront les grandes découvertes. Mais on peut se préparer à les exploiter le moment venu. Les progrès de la science nous mettront de plus en plus souvent au défi de mettre l’innovation au service de tous et de prendre des décisions éclairées et conformes à l’éthique dans de nouveaux domaines de la science tels que la génétique et la biomédecine.

Pour mettre à profit les avancées technologiques, nous devrons nous appuyer sur de solides bases éthiques. J’estime que les universités du monde – héritières des plus riches traditions de progrès et d’humanisme – doivent aider la société à nouer de nouveaux liens réciproques complexes entre la science et l’éthique, les intérêts commerciaux et le bien commun, le savoir et le pouvoir économique et politique
– entre la nécessité de s’appuyer sur les faits et la quête incessante de connaissances nouvelles.

Il faut sensibiliser les étudiants à ces problèmes. La réflexion menée à l’université ne doit pas rester confinée aux amphithéâtres mais enrichir le débat dans nos sociétés.

Comme l’a dit Victor Hugo, rien n’a plus de force qu’une idée qui vient en son temps.

Faire de la santé un moteur du développement et une arme contre la pauvreté, voilà une idée-force qui trouve de plus en plus d’écho auprès des décideurs.

A voir ce qui se passe dans le monde, il est impossible de se leurrer : jusqu’à présent, la lutte contre la pauvreté a en grande partie échoué. Les écarts se creusent à l’intérieur des pays et entre les pays. Ce constat est affligeant et lourd de menaces. Il fait peser une menace sur l’environnement, pas seulement pour les pauvres, mais aussi pour nous tous.

Oui, le XXe siècle aura été marqué par une révolution en santé. Mais un milliard d’êtres humains n’ont pas recueilli les fruits du progrès. Les droits fondamentaux des déshérités sont bafoués – or, la santé est un droit fondamental.

Mais toute solution passe aussi par la santé, qui offre un moyen nouveau et potentiellement puissant de sortir de la pauvreté. La communauté internationale s’est engagée à réduire de moitié le nombre de personnes vivant dans la pauvreté d’ici 2015. Les grandes conférences sur le développement réunies dans les années 90 ont défini une série d’objectifs concrets pour atteindre ce but, dont beaucoup se rapportent à la santé : santé maternelle et infantile, accès aux soins de santé primaires et aux soins de santé génésique.

Nous devons aujourd’hui concentrer toute notre attention sur la manière dont les actions en santé, y compris celles qui portent sur les grands déterminants de la santé, peuvent contribuer à la lutte contre la pauvreté, et l’OMS est déterminée à faire de cet enjeu le pôle de sa stratégie institutionnelle dans les années à venir.

Nous sommes peut-être à la veille d’un changement radical de mentalité. Récemment encore, de nombreux professionnels du développement soutenaient que le secteur de la santé ne jouait qu’un rôle mineur dans les efforts déployés pour améliorer l’état de santé des populations. Une majorité écrasante de responsables financiers et d’économistes estimaient que la santé était un objectif de développement ou une arme de peu d’importance contre la pauvreté. La santé était considérée comme une dépense plutôt que comme un investissement.

Mais les choses changent. La santé pourrait bien jouer un rôle beaucoup plus important dans la lutte contre la pauvreté que ne le pensaient jusques-là nos collègues macroéconomistes.

La pauvreté est source de mauvaise santé, ce n’est pas nouveau. Mais nous en savons beaucoup plus aujourd’hui sur la manière dont, par l’effet d’un cercle vicieux, un mauvais état de santé engendre la pauvreté, nuit au développement économique et social et contribue à l’appauvrissement des ressources et à la dégradation de l’environnement. Le problème persistant de la malnutrition et l’explosion du SIDA en Afrique sont les illustrations les plus dramatiques de ce phénomène.

Nous adressons donc ce message aux décideurs : investir dans la santé pour lutter contre la pauvreté, voilà le type d’orientation claire dont nous avons besoin pour mobiliser les ressources et la communauté internationale.

L’OMS collabore avec un nombre croissant de partenaires pour faire aboutir ses efforts, qu’il s’agisse de lutter contre des maladies telles que le paludisme, la tuberculose ou l’infection à VIH/SIDA, d’aider les pays à renforcer leur système de santé et à développer leur propre potentiel, de faire avancer le processus d’allégement de la dette afin de consacrer davantage de ressources à la santé et à l’éducation, ou encore de traiter des grandes questions d’éthique d’aujourd’hui et de demain.

L’Union européenne est l’un de ces partenaires et je me réjouis de l’occasion prochaine qui m’est offerte de rendre visite à la Commission européenne et de signer un nouvel échange de lettres entre la Commission et l’OMS pour la coopération dans toutes sortes de domaines.

Puisque je me trouve en Belgique, je tiens à exprimer ma reconnaissance pour la constance avec laquelle ce pays appuie l’OMS, sa politique de réforme et un grand nombre de ses programmes.

Et je tiens aussi à exprimer ma reconnaissance au Gouvernement du Premier Ministre Lionel Jospin qui lui aussi a été l’un de nos plus fidèles partisans alors que nous cherchons à saisir des occasions et à relever des défis nouveaux.

Rien n’a plus de force qu’une idée qui vient en son temps.

Les faits ont bien souvent donné raison à Victor Hugo et nous ferons en sorte qu’il ait raison encore une fois : investir judicieusement dans la santé est une idée qui vient à point nommé dans les pays industrialisés, mais surtout dans les pays pauvres du monde.

Monsieur le Recteur,

J’aimerais à nouveau citer Victor Hugo à l’occasion de cette cérémonie solennelle. Il a écrit dans Les Misérables « … rien n’est tel que le rêve pour engendrer l’avenir ». Par la recherche et la réflexion, des universités comme celle-ci ont fait naître des rêves qui nous assureront un avenir meilleur. Par l’analyse et par l’action de sensibilisation, des institutions comme l’OMS ont donné l’énergie nécessaire pour faire de ces rêves une réalité.

Unissons-nous pour donner de meilleures chances à l’humanité. Ensemble, faisons du pouvoir des idées les idées du pouvoir.

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