Directeur général

Progrès accomplis en matière de santé de la femme et de l’enfant et les défis restant à relever

Dr Margaret Chan
Directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé

Allocution d’ouverture lors de la 4ème réunion des parties prenantes: redevabilité pour la santé de la femme et de l’enfant – aujourd’hui et dans le programme de développement pour l’après 2015
Genève, Suisse

14 janvier 2014

Chers collègues de la santé publique, partenaires du développement, représentants des organisations apparentées et des organisations de la société civile, Mesdames et Messieurs,

Bienvenue à cette quatrième réunion des parties prenantes, alors que nous poursuivons nos efforts pour améliorer la redevabilité pour la santé de la femme et de l’enfant. Je vous remercie d’être venus à Genève. Vous représentez un savant dosage de points de vue, d’expériences et de contributions à tous les niveaux.

Nous sommes à la mi-parcours par rapport à l’échéance fixée pour améliorer la redevabilité. Le moment est donc bien choisi pour faire le point et savoir où nous en sommes, savoir quels enseignements nous avons tirés et comment nous pouvons les institutionnaliser à mesure que la communauté internationale progresse vers la période de l’après 2015.

Lorsque l’on m’a demandé de siéger en qualité de vice-président de la Commission de l’information et de la redevabilité pour la santé de la femme et de l’enfant, je savais que nous nous aventurions sur un territoire en grande partie inexploré.

Nous aspirons depuis longtemps à la redevabilité concernant les ressources et les résultats mais le sujet a rarement été abordé de façon rigoureuse et systématique. Je savais aussi que l’établissement d’un cadre de redevabilité, en particulier pour la santé de la femme et de l’enfant, aurait valeur de test, un test particulièrement difficile, peut-être le plus difficile que l’on puisse imaginer.

Comme nous le savons tous, il n’est pas possible de faire baisser la mortalité de la mère et de l’enfant sans s’attaquer à des faiblesses fondamentales des systèmes de santé que l’on a négligées depuis des décennies. Aborder la question de la redevabilité pour la santé de la femme et de l’enfant signifie que l’on s’attaque aux problèmes anciens que posent les infrastructures et services de santé, à la pénurie de personnels convenablement formés et motivés et à l’absence, dans la plupart des pays, de systèmes fiables de registre d’état civil et de statistiques démographiques.

La notion de redevabilité repose sur celle de comptabilité. La transparence est impossible en l’absence de données fiables. Cela signifie qu’il faut améliorer la façon dont les donateurs et les pays bénéficiaires collaborent, la façon dont l’information est recueillie et utilisée, et l’aptitude à suivre les flux de ressources à l’échelle du secteur de la santé.

Cela signifie également que l’on garantisse un accès équitable aux services, un financement juste des soins et, comme nous l’a clairement rappelé le Groupe d’examen indépendant d’experts (iERG), des soins de qualité centrés sur la personne et non sur les interventions.

Je me suis rendue dans des pays qui ont institué la gratuité des services de santé maternelle et infantile, et j’ai constaté l’accroissement immédiat du recours à ces services, sans pour autant constater une amélioration de la santé, car la qualité des soins est restée médiocre.

L’année dernière, The Lancet a publié la plus importante étude à ce jour, coordonnée par l’OMS, concernant les complications graves de la grossesse et les problèmes évités de justesse. L’étude a conclu que le fait de pouvoir disposer d’interventions salvatrices au niveau des établissements de santé ne permettrait pas de réduire la mortalité maternelle en l’absence d’une amélioration globale de la qualité des soins maternels et des services d’urgence.

Ce ne sont là que quelques-uns des défis qu’il nous reste à relever. Pendant cette réunion, vous allez examiner les recommandations des deux premiers rapports de l’iERG. Quels progrès ont été accomplis par rapport aux recommandations du premier rapport? Et comment établir des priorités parmi les recommandations du second?

La Commission de l’information et de la redevabilité envisageait la redevabilité comme un processus cyclique impliquant un suivi, un réexamen et des mesures correctrices. Nous comptons sur le Groupe d’examen indépendant d’experts pour recenser les problèmes et formuler des recommandations pour y remédier.

Les rapports de l’iERG encouragent tous les partenaires à réfléchir de façon très concrète. Quels sont les obstacles qui ont ralenti les progrès? Quels sont les outils qui manquent ou qui sont sous utilisés? Quelles innovations peut-on exploiter et appliquer pour en tirer des avantages immédiats? L’iERG a également formulé des orientations très utiles sur les moyens d’institutionnaliser les enseignements acquis et de maintenir la dynamique dans la période de l’après-2015.

À mon avis, des mécanismes rigoureux et indépendants de redevabilité sont très prometteurs en tant que moyen d’utiliser plus judicieusement les ressources, d’honorer les engagements, d’adapter les stratégies programmatiques en fonction des résultats obtenus, de maintenir la confiance des donateurs et de gagner l’appui des parlementaires et ministres des finances.

Je pense aussi que notre action conjointe dans ce domaine est une expérience remarquable. Un cadre de redevabilité peut-il accélérer les progrès? Si l’on peut trouver les moyens d’obtenir et d’utiliser des informations de meilleure qualité, cela permettrait-il de démarrer une chaîne d’événements et d’obtenir en définitive de meilleurs résultats sur le plan sanitaire? Si la réponse à ces questions est «oui», je pense que la redevabilité deviendra une caractéristique permanente des programmes de développement.

Les rapports de l’iERG dressent un inventaire utile des problèmes et des mesures à prendre pour y remédier. Mais je pense que nous avons également des motifs de nous réjouir et de bonnes raisons de continuer à accélérer la dynamique. Encouragés par les 10 recommandations de la Commission, nous constatons des progrès mais également de nouvelles méthodes utilisées pour résoudre quelques problèmes anciens et récalcitrants.

Sur les 75 pays visés, 70 ont élaboré des cadres de redevabilité dans le cadre d’un processus rassemblant pouvoirs publics et donateurs et faisant appel à la société civile, aux parlementaires et aux médias. De plus en plus de pays utilisent des tableaux de suivi des résultats (tableaux de bord) pour suivre les progrès.

Près de 53 pays ont reçu un financement catalytique partiel ou intégral pour favoriser la mise en œuvre de recommandations. Nous avons constaté une augmentation du nombre d’interventions mises en œuvre dans le secteur de la santé pour suivre les faits d’état civil, notamment les naissances, les décès et les causes de décès.

Le fait de travailler sur la redevabilité a amené à passer de l’analyse des décès maternels à la surveillance de ceux-ci et à l’action, approche qui vise à recenser la totalité des décès maternels et à faire de chacun un événement à déclarer. Cette nouvelle approche étudie également les causes de décès, ouvrant la voie à des interventions ciblées pour prévenir les décès maternels et améliorer la qualité des soins. Plus de 50 pays ont adopté la nouvelle approche et prennent des mesures pour la mettre en œuvre.

Des stratégies nationales de e-santé ont été mises au point et les solutions de m-santé [santé et applications numériques mobiles] sont utilisées de plus en plus largement dans des pays toujours plus nombreux. Mais il faut faire encore davantage pour exploiter pleinement les innovations en matière de technologie de l’information et de la communication.

Les recommandations de la Commission ont encouragé l’utilisation des comptes nationaux de la santé comme un moyen de suivre les flux de ressources dans l’ensemble du secteur de la santé. Vous en apprendrez davantage à ce sujet aujourd’hui.

Un comité d’orientation a été créé afin de mieux harmoniser et coordonner les flux de financement et les activités. Un cadre d’investissement a été lancé en novembre dernier. Avant tout, la redevabilité s’inscrit maintenant dans la mentalité des donateurs et des pays à mesure que l’engagement en faveur de la responsabilité mutuelle prend corps.

Le dernier rapport de l’iERG décrit le Partenariat mondial pour la santé élargi comme «probablement l’outil le plus abouti et le plus utile de redevabilité pour tous les partenaires.» La présente réunion peut aussi s’inspirer des efforts déployés dans le cadre de l’IHP+ pour rationaliser et renforcer les systèmes d’information et de redevabilité ainsi que les outils qui ont été mis au point à cette fin.

D’après mon expérience, ce que veulent les pays ce sont des moyens, pas la charité. Ils veulent pouvoir s’autodéterminer et être autonomes. L’autonomie est de loin la meilleure stratégie de sortie de l’aide au développement.

Au nombre de ses objectifs, l’IHP+ vise à réduire la charge qui pèse sur les pays en matière d’établissement de rapports et à renforcer leur capacité en utilisant et en améliorant les infrastructures et systèmes existants, et non en les contournant au moyen de systèmes parallèles finalisés. Comme l’a conclu un récent rapport de l’IHP+, les pays ont davantage progressé dans la mise en pratique des principes d’efficacité de l’aide que leurs partenaires du développement.

L’ordre du jour de notre réunion nous offre la possibilité d’en connaître davantage sur l’expérience de l’IHP+. La première réunion du comité d’orientation nouvellement créé pour l’IHP+ coïncide avec la présente réunion des partenaires. Nous sommes très heureux qu’une réunion conjointe avec ce comité d’orientation ait été programmée pour demain.

Comme je l’ai dit, cette réunion est une excellente occasion de faire le bilan. Le nombre de décès de jeunes enfants a été ramené de 12 millions en 1990 à 6,6 millions en 2012. C’est une baisse considérable de près de 50%.

À plus grande échelle, ce résultat nous montre qu’un engagement et des investissements ciblés fonctionnent. Ils donnent des résultats. Mais il faudrait qu’ils fonctionnent beaucoup mieux encore et en faisant en sorte que les acquis soient maintenus.

De mes discussions avec les pays, nos partenaires, les donateurs et les organisations apparentées, il ressort une énorme volonté d’en faire plus. Les baisses considérables de la mortalité maternelle obtenues récemment ont laissé entrevoir des possibilités d’obtenir de bien meilleurs résultats en matière de réduction de la morbidité liée à la grossesse et à l’accouchement et, dans bien des cas, des incapacités qui gâchent la vie d’une jeune femme.

Je souscris entièrement au dernier rapport de l’iERG. Nous devons, pour ce faire, accorder davantage d’attention aux besoins de santé généraux et de santé génésique des adolescents, et adopter une approche fondée sur les droits humains. Cela demande de recourir davantage à la loi et à des politiques ciblées dans le cadre des efforts visant à prévenir les mariages précoces ou forcés, à lutter contre la violence à l’encontre des jeunes femmes et à supprimer les obstacles aux services de planification familiale.

Le cadre de redevabilité a ancré la responsabilité au niveau des pays, avec une collaboration active des gouvernements nationaux, des parlements, des communautés et des organisations de la société civile. Les récents progrès sont essentiellement à mettre au crédit des pays. Les pays sont responsables de tous les efforts visant à améliorer la santé des femmes et des enfants et c’est à eux de les mettre en œuvre.

Les donateurs et les partenaires du développement ne doivent jamais oublier que les pays bénéficiaires absorbent l’aide au développement moyennant une énorme mise à contribution de leurs propres ressources pour la santé, souvent très limitées. Ils méritent d’avoir les premiers leur mot à dire sur la façon dont les ressources sont utilisées. Or dans certains cas, les donateurs et les partenaires de l’aide au développement sapent l’utilisation de ressources et de moyens déjà limités.

Ces réunions de partenaires ont toujours débouché sur des recommandations utiles qui nous ont aidés à progresser. Au cours de la présente réunion, nous avons le souci de faire en sorte que la dynamique actuelle soit maintenue et renforcée et que les cadres de redevabilité deviennent pleinement opérationnels dans un nombre croissant de pays. Nous devons réfléchir à ce qui doit être fait pour soutenir les États fragiles. Nous devons peut-être inventer de nouveaux modèles particulièrement adaptés à leurs besoins.

Afin de ne pas trop exiger des pays, nous devons envisager la possibilité d’élaborer un cadre de redevabilité unique qui relie plusieurs initiatives nouvelles, dont la Commission sur les produits d’importance vitale, le Plan d’action mondial pour les vaccins et Family Planning 2020, et en suivre l’impact.

Alors que vous passerez en revue les six recommandations du rapport de l’iERG, j’aimerais connaître votre avis au sujet des partenaires appelés à prendre la responsabilité de chacune. Je remercie toutes les parties prenantes d’avoir eu le courage d’entamer une action en avançant sur un territoire largement inexploré et d’avoir participé à ce que je considère comme une expérience remarquable qui aura des répercussions majeures pour l’avenir de la santé publique.

Permettez-moi de conclure par un exemple de réussite d’où nous pouvons tirer de nombreux enseignements et qui est également source d’inspiration. Il nous conforte en confirmant les raisons pour lesquelles nous sommes ici, engagés à améliorer la santé de chaque femme et de chaque enfant et attachés à utiliser un cadre de redevabilité en tant que moyen novateur pour ce faire.

En 2012, le Niger a publié un article surprenant dans The Lancet, dans lequel il attestait d’une baisse spectaculaire de la mortalité de l’enfant. Au Niger, l’un des pays les plus pauvres du monde, la mortalité de l’enfant a en effet été réduite de 43% entre 1998 et 2009 grâce à une initiative dirigée par l’État et soutenue par des donateurs. Par rapport aux données de base de 1990, le nombre de décès d’enfants a chuté de 65%.

Comme l’a fait observer le dernier rapport de l’iERG, l’aptitude du pays à recueillir et utiliser des données de qualité a été déterminante dans ce succès. La qualité des soins a également été importante. Le gouvernement a construit près de 2000 postes de santé communautaires dotés d’un personnel de santé qualifié et rémunéré et approvisionnés en médicaments essentiels.

Les soins dispensés aux enfants et aux femmes enceintes sont devenus gratuits et l’utilisation des services est montée en flèche. Des réductions spectaculaires de la mortalité de l’enfant ont été observées pour tous les niveaux de revenus, en milieu rural comme en milieu urbain, pour les filles comme pour les garçons.

Dans un commentaire publié en même temps que l’étude, le ministère de la Santé a fait part de la grande fierté du gouvernement nigérien d’avoir fait passer le pays de la situation de 1990, dans laquelle il enregistrait l’un des taux de mortalité de l’enfant les plus élevés au monde, à un taux actuel de diminution annuelle qui met à sa portée l’OMD 4.

Le gouvernement a délibérément décidé de ne pas attendre une amélioration de l’éducation ou une diminution de la pauvreté, ou encore une amélioration de la nutrition pour agir. Si tous ces progrès sont importants, leur réalisation dans un pays très pauvre peut prendre plusieurs générations. Les 59 000 vies que l’on estime avoir été sauvées rien qu’en 2009 ont été considérées comme la preuve de l’utilité d’une action immédiate.

Cet exemple montre l’importance qu’il y a à développer les capacités d’un pays à recueillir et à analyser des données, d’un leadership au plus haut niveau de l’État, de l’importance des réalisations sur le plan sanitaire pour l’orgueil national, et du soutien des donateurs dans une situation où les chances de succès n’étaient en aucune manière garanties.

D’autres exemples de succès vous seront présentés aujourd’hui et demain. Si les éléments du cadre de redevabilité peuvent être à l’origine de telles réussites, la santé publique a bien à sa disposition un nouvel outil puissant pour l’avenir.

Je vous remercie.

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