Directeur général

Nous avons besoin de programmes de santé efficaces qui ne tolèrent aucun gaspillage

Dr Margaret Chan
Directeur général de l'Organisation mondiale de la santé

Allocution adressée à la 62 session du Comité régional du Pacifique occidental
Manille, Philippines

10 octobre 2011

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Ministres, Mesdames et Messieurs les représentants, Dr Shin, Mesdames et Messieurs,

Le début de ce siècle a été marqué par l’élaboration des objectifs du Millénaire pour le développement qui accordent une place importante à la santé dans l’action entreprise pour réduire la pauvreté et la misère humaine.

Les actions menées sur une grande échelle se sont considérablement améliorées et ont débouché sur de nombreuses innovations: nouveaux organismes bailleurs de fonds et instruments de financement ou encore partenariats public-privé mis en place pour trouver de nouveaux moyens de lutte contre les maladies de la pauvreté.

Grâce aux thérapies antirétrovirales, près de 7 millions de personnes dans les pays à revenu faible ou intermédiaire ont retrouvé une nouvelle énergie vitale ou vivent plus longtemps. L’épidémie de tuberculose, dès qu’elle a été déclarée urgence sanitaire, a commencé à régresser.

Dans certains pays d’Afrique, les cas de paludisme et la mortalité qui en découle ont chuté de plus de 50%.

Les dernières estimations UNICEF/OMS montrent que de formidables progrès ont permis de réduire la mortalité de l’enfant dans les pays de la région Asie-Pacifique.

En 20 ans seulement, ces pays ont réussi à faire baisser la mortalité des moins de cinq ans de près de 70%; ainsi, le nombre des décès qui était de 2,2 millions en 1990 est passé à un peu moins de 700 000 en 2010.

Ce résultat est remarquable. Il signifie que 4000 enfants sont sauvés chaque jour.

Il signifie aussi que l’on épargne à 4000 parents la douleur insupportable de la perte d’un enfant.

Et pourtant, il a fallu surmonter des obstacles de plus en plus nombreux.

En fait, la première décennie du XXIe siècle est synonyme de turbulences. Dans ce monde où les interdépendances se sont radicalement accrues, des crises mondiales se sont enchaînées les unes après les autres.

La récession économique mondiale s’est aggravée. Les prix des aliments continuent de flamber et la sécurité sanitaire des aliments est désormais une question cruciale, difficile à traiter.

L’année passée, la Banque mondiale a estimé que dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, les crises énergétiques, alimentaires et financières avaient plongé 64 millions de personnes dans la plus extrême pauvreté.

Désormais, les maladies infectieuses émergentes représentent une menace sanitaire et économique beaucoup plus grave, dans un monde où la rapidité des déplacements internationaux, les connexions directes à des réseaux de discussion en ligne et les médias sociaux comme Twitter ont rendu les liens indissociables.

La psychose associée au lien vaccin-autisme nous a appris que, contrairement à ce qu’il en était 10 ans auparavant, il est beaucoup plus difficile aujourd’hui de contrer les peurs infondées et l’ignorance du public même en utilisant des arguments scientifiques de premier ordre.

Le climat se réchauffe. Les catastrophes naturelles sont plus fréquentes et plus destructrices. Et les troubles civils et les conflits, qu’ils soient de brève ou de longue durée, frappent presque toutes les régions du monde.

Les maladies chroniques non transmissibles se sont étendues partout, accentuées par les tendances universelles comme l’urbanisation sauvage rapide et la mondialisation des modes de vie malsains.

Des maladies comme les cardiopathies, le diabète et le cancer frappent indifféremment le nord et le sud, les pays tempérés et les pays tropicaux, les riches et les pauvres.

Ce sont ces maladies qui conduisent à la ruine. Le mois dernier, une étude réalisée par des experts a abouti à la conclusion que même les nations les plus riches ne peuvent plus faire face au coût des traitements contre le cancer.

Dans certains pays en développement, les coûts de traitement du diabète absorbent à eux seuls 15% du budget total de santé d’un pays.

En 2011, les turbulences ont été particulièrement concentrées.

La situation au Moyen-Orient est en train d’évoluer. Les peuples se sont dressés pour exiger des réformes démocratiques et le respect des droits de l’Homme, et ces droits de l’Homme incluent le droit à la santé.

Ces appels à la transformation ont été parfois très stimulants et parfois très perturbants.

La triple tragédie qui a frappé le Japon en mars dernier a généré très rapidement les conséquences financières les plus catastrophiques jamais enregistrées.

À la suite du séisme dévastateur de l’année dernière, Haïti est toujours paralysée par la pire flambée de choléra des temps modernes.

La sécheresse, les mauvaises récoltes, la mort du bétail et la famine ravagent la Corne de l’Afrique et la plongent dans la plus grave crise de sécurité sanitaire des aliments que l’on ait connue en plusieurs décennies.

Pour de multiples raisons, les organisations humanitaires n’ont pu acheminer qu’une partie de l’aide nécessaire. La malnutrition a atteint des niveaux record.

On s’attend à ce que cette crise dure encore quelques mois mais d’ores et déjà, le nombre de morts se chiffre en dizaines de milliers.

En septembre, l’OMS a reçu confirmation que la souche de poliovirus la plus virulente s’était propagée du Pakistan jusqu’en Chine.

La Chine a éradiqué la poliomyélite en 1994 et depuis lors, elle est restée exempte de cette maladie, exception faite d’un seul cas importé en 1999. Là encore, ce fait nous rappelle qu’aucune région du monde n’est à l’abri d’une transmission endémique de la poliomyélite, où qu’elle se situe dans le monde.

Je tiens à féliciter la Chine de sa riposte impressionnante à ce revers. Les responsables de la santé appliquent un plan d’action audacieux, conforme aux recommandations énoncées par l’Assemblée mondiale de la Santé en 2006.

Cela permet de rassurer tous les autres pays en leur montrant qu’un brusque revers peut être rapidement contré par une intervention massive musclée.

C’est aussi cette année que pour la seconde fois de son histoire, l’Assemblée générale des Nations Unies a organisé une réunion de haut niveau pour s’attaquer à un problème de santé: les maladies non transmissibles (MNT).

Dix années auparavant, la première maladie sur laquelle se penchait l’Assemblée générale était le sida.

Il ne fait aucun doute que cette réunion de haut niveau des Nations Unies sur les MNT a permis de mieux faire connaître ces maladies, d’attirer l’attention sur le poids qu’elles font peser sur l’économie d’un pays et sur la santé, et de donner la priorité aux interventions menées auprès des populations.

L’éventail des déterminants de ces maladies est bien trop large. Les pouvoirs publics doivent mener une action concertée et inclure la santé dans toutes les politiques pertinentes.

La prévalence croissante de l’obésité dans de nombreuses populations ne signifie pas l’échec d’une volonté individuelle. Elle indique un échec de l’environnement social tel qu’il est conditionné par des politiques élaborées à haut niveau.

Nous constatons de plus en plus que parmi les problèmes de santé les plus graves qui se posent aujourd’hui, un grand nombre ont une portée mondiale et leurs causes sous-jacentes, largement diversifiées, exigent une démarche concertée des pouvoirs publics.

Ce qui est vrai des MNT l’est aussi de la résistance aux antimicrobiens et de la sécurité sanitaire des aliments, trois points inscrits à l’ordre du jour de cette session.

La réunion de haut niveau sur les MNT a eu un autre aspect positif – une reconnaissance éclairée.

Désormais, il ne fait de doute pour personne que les pays doivent disposer d’un système de soins de santé primaires bien structuré pour être à même de faire face à la charge croissante des maladies chroniques.

Au fur et à mesure que ce type de problèmes se fait plus aigu, tous ont sur le bout de la langue une question sur les perspectives d’avenir de la santé publique, à savoir:

Ce formidable élan en faveur de la santé qui a marqué le début de ce siècle pourra-t-il perdurer dans le climat actuel d’austérité financière?

Concernant le VIH/sida, cette question ne reste pas simplement sur le bout de la langue. Elle est posée ouvertement. Des éléments de preuve de plus en plus fournis nous indiquent que la thérapie antirétrovirale est bien plus qu’un simple traitement.

Elle est aussi notre outil de prévention le plus puissant puisqu’elle permet de réduire le risque de transmission lorsque la maladie est détectée suffisamment tôt et d’administrer rapidement le bon traitement au patient.

Mais traiter plus tôt un plus grand nombre de personnes, et donc pendant plus longtemps, a une incidence financière considérable. Qui va payer?

Lorsque l’on dispose de peu de fonds, les donateurs commencent à comparer ce qu’il est possible d’acheter pour une somme donnée, et ce sont généralement les vaccins destinés aux enfants qui sortent vainqueurs de la comparaison, et de loin, et bénéficient des investissements.

C’est un raisonnement dangereux car il ne prend pas en compte l’ampleur de la souffrance humaine, en particulier lorsque cette souffrance est chronique.

Mesdames et Messieurs,

Le Dr Shin a exposé très clairement et succinctement ce qu’était la priorité absolue dans cette région, à savoir le renforcement des systèmes de santé fondés sur les valeurs des soins de santé primaires.

Cela signifie qu’il faut tout faire pour garantir la couverture universelle des soins de santé, trouver des moyens équitables de financement des services de santé, améliorer l’accès aux produits médicaux et aux informations sanitaires et enfin développer les ressources humaines pour la santé.

C’est cet état d’esprit qui pousse à envisager d’un œil neuf le rôle de la médecine traditionnelle dans cette région, tel qu’il est exposé dans le projet de stratégie régionale en faveur de la médecine traditionnelle.

Comparé à la stratégie précédente, ce projet met davantage l’accent sur les valeurs des soins de santé primaires et sur la contribution possible de la médecine traditionnelle à la couverture universelle des soins.

Cela a un sens, en particulier dans une région où la médecine traditionnelle a pris racine plusieurs siècles en arrière.

De manière fort judicieuse, la stratégie souligne l’importance de cadres réglementaires bien adaptés pour garantir la qualité, l’innocuité et l’efficacité des médecines et des pratiques traditionnelles.

Le problème très préoccupant de la résistance aux antimicrobiens est inscrit à l’ordre du jour de cette session. Comme indiqué, les pays de cette région utilisent un certain nombre de «mesures incitatives perverses» qui encouragent et font perdurer l’abus et le mauvais usage des antibiotiques.

Je pense notamment à la politique qui consiste à utiliser les recettes des ventes de médicaments pour financer les services de santé.

La promotion des antibiotiques contraire à l’éthique complique encore le problème. Ainsi, de nombreux pays disposent en abondance de médicaments chers mais non essentiels alors qu’ils font face à des pénuries de médicaments essentiels.

Depuis trop longtemps nous oublions à quel point ces médicaments précieux et fragiles sont importants; nous considérons qu’il suffira simplement de remplacer ceux rendus inopérants par la résistance microbienne par d’autres médicaments, plus récents et plus efficaces.

Or, ce n’est pas du tout ce qui se passe, les sources de financement pour la mise au point de nouveaux antimicrobiens sont taries.

La menace d’un retour à une ère pré-antibiotique est bien réelle, et la propagation de la tuberculose multirésistante et ultrarésistante en est une illustration concrète.

Concernant le paludisme, la surveillance renforcée a permis de détecter le long de la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge des cas d’échec thérapeutique des associations médicamenteuses comportant de l’artémisinine utilisées actuellement. Cet échec résulte de la résistance à l’artémisinine, la toute dernière catégorie d’antipaludéens la plus efficace.

Ces tendances laissent présager une double catastrophe, financière et sanitaire. Les médicaments de deuxième intention sont parfois plus toxiques et presque toujours plus onéreux que les médicaments de première intention, et le rapport de prix est souvent de l’ordre de 1 à 100.

Et c’est bien la dernière chose dont nous avons besoin dans cette période de profonde austérité financière qui touche le monde entier. C’est même l’inverse qu’il nous faut. Nous avons besoin de programmes de santé qui recherchent obstinément l’efficacité et ne tolèrent aucun gaspillage.

Fermer les yeux sur des comportements de prescripteurs, de consommateurs ou de vétérinaires qui contribuent à la perte de traitements de première intention est, à l’extrême, une forme de gaspillage.

En soutenant les soins de santé primaires, les responsables de la santé doivent faire voler en éclats le mythe selon lequel des soins peu coûteux, y compris des médicaments bon marché, sont des soins au rabais pour les pauvres.

Dépenser plus pour la santé n’aboutit pas automatiquement à de meilleurs résultats sanitaires. Acheter les médicaments et les appareils médicaux les plus chers ne signifie pas systématiquement acheter une meilleure santé.

Nous avons inscrit à l’ordre du jour l’examen d’un projet de stratégie sur la sécurité sanitaire des aliments.

Cette stratégie met l’accent sur l’élaboration de systèmes nationaux de contrôle alimentaire et fait souvent référence aux capacités nécessaires pour se conformer au Règlement sanitaire international et participer au Réseau international des Autorités de Sécurité sanitaire des aliments (INFOSAN).

INFOSAN a été lancé par l’OMS en 2007 et est chargé des investigations sur les actions menées pour protéger la sécurité des aliments. Le réseau réalise des études permettant de remonter à la source des problèmes en attirant l’attention sur les aliments contaminés qui ont pu pénétrer par la voie du commerce international.

Des flambées de maladies d’origine alimentaire sont devenues une menace de grande ampleur dans un monde où les flux volumineux de commerce et de voyages internationaux tissent un réseau dense de liens. De grande ampleur par l’étendue éventuelle de leur propagation géographique, puisqu’elles touchent souvent de nombreux pays. De grande ampleur par le coût des rappels de produits qui se mesurent en tonnes. De grande ampleur enfin, compte tenu de la complexité des investigations, en particulier lorsqu’un plat peut contenir des aliments et des ingrédients provenant de n’importe quelle région du monde.

Aujourd’hui, des problèmes risquent de survenir à partir de n’importe quel maillon ou noeud d’une chaîne alimentaire complexe.

L’utilisation de plus en plus fréquente de plats auparavant exotiques sur lesquels on parsème des ingrédients comme par exemple des germes de soja en guise de garniture, rendent la recherche encore plus complexe car ils passent presque inaperçus dans le plat et il est peu probable que l’on pensera à les mentionner lorsque l’on reconstituera l’historique du plat.

Ce problème s’est posé très récemment lorsqu’une flambée meurtrière de E.Coli particulièrement étendue est survenue au mois de mai en Allemagne.

Dans cette stratégie, avoir mis l’accent sur les cadres réglementaires fondés sur les risques et les capacités renforcées d’inspection est une décision judicieuse. Cela permet de protéger à la fois les consommateurs et les économies.

Le rapport de progression de la lutte contre la dengue est inscrit à l’ordre du jour. En effet, la lutte contre la dengue est considérée à juste titre comme une priorité dans cette région.

Nous devons nous montrer plus combatifs dans cette lutte prioritaire, en collaborant avec d’autres secteurs, et en particulier dans ce qui touche à la salubrité de l’environnement.

La récente initiative de l’ANASE [Association des Nations de l'Asie du Sud-Est] d’instaurer une Journée de la dengue le 15 juin est une façon louable de sensibiliser davantage et d’encourager les communautés et les individus à adopter à titre préventif des comportements responsables.

Je remercie le Gouvernement de Singapour de l’atelier sur la dengue organisé l’année dernière, dont les retombées bénéfiques se font encore sentir dans cette région et dans deux autres régions.

Mesdames et Messieurs,

Vous allez consacrer du temps aux maladies non transmissibles.

Je voudrais faire un dernier commentaire, et vous rappeler simplement qu’il est important d’éduquer le public et de faire participer les organisations de la société civile.

Certaines ressources peuvent contribuer à satisfaire cette recherche obstinée de l’efficacité dont j’ai parlé précédemment, tout particulièrement dans vos actions contre la montée des maladies non transmissibles.

Dans le monde entier, la prévalence de l’obésité et de la surcharge pondérale chez les jeunes enfants augmente beaucoup plus vite que chez les adultes.

Partout dans le monde, les enfants adorent les mêmes personnages de dessins animés qui leur disent quoi manger et quoi boire.

Les campagnes menées par les multinationales du tabac pour dénaturer la Convention-cadre de l’OMS sur la lutte antitabac ont atteint de nouveaux sommets.

Les tactiques jusque là déguisées sont désormais dévoilées ouvertement et extrêmement agressives.

Les notices très médiatisées d’arbitrage d’investissement et de commercialisation utilisées contre l’Uruguay et l’Australie sont délibérément conçues pour instiller la peur dans d’autres pays qui prévoient d’introduire également des mesures rigoureuses de lutte antitabac.

Beaucoup d’autres pays font l’objet du même type de tactiques agressives qui cherchent à faire peur. Il est difficile pour un pays, quel qu’il soit, de supporter le fardeau financier de ce type de litige, et plus spécialement lorsqu’il s’agit de petits pays.

Je prie instamment ces pays de faire bloc pour résister. Ne cédez pas aux pressions.

Les multinationales du tabac ont les moyens de s’offrir les meilleurs juristes et les meilleures agences de relations publiques que l’on peut acheter avec de l’argent.

Les gros capitaux pèsent plus lourd que n’importe quel argument moral, éthique ou de santé publique, et peuvent passer outre les preuves scientifiques les plus accablantes. Cela s’est déjà produit par le passé.

Il est effrayant de penser qu’une industrie connue pour ses coups tordus et ses combines pourrait être autorisée à prendre l’avantage sur ce qui relève clairement de l’intérêt public.

Face à de telles pressions et à de telles tactiques, rappelez-vous ceci: Une population avertie en matière de santé doit utiliser les mêmes armes que celles de l’adversaire.

N’oubliez pas que l’information sanitaire est importante, comme l’a souligné le Dr Shin et sachez tirer parti des moyens des soins de santé primaires pour faire en sorte que vos populations respectives soient des populations «averties en matière de santé».

Je vous remercie.

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