Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

Europe: l’épidémie visible de surpoids chez les jeunes

Dans la Région européenne de l’OMS, de plus en plus d’enfants sont en surpoids. Gary Humphreys et Catherine Fiankan-Bokonga décrivent l’approche multisectorielle adoptée par la France pour inverser le cours de l’épidémie.

Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé 2013;91:549-550. doi: http://dx.doi.org/10.2471/BLT.13.020813 [PDF]

Pour Graham Whittington, le point de départ consiste à demander aux enfants de prendre leur temps: «Je voulais juste qu’ils mangent lentement leur premier plat, pour leur donner le temps d’être rassasiés», a-t-il déclaré. En tant que parent de deux enfants fréquentant l’école primaire du petit village de Rochefort-en-Valdaine, dans le sud de la France, il s’est retrouvé responsable de la cantine scolaire à l’automne 2007.

«J’ai commencé à servir des aliments tels que des carottes ou des betteraves râpées, légumes courants en France qui demandent à être mastiqués, mais qui sont délicieux et bons pour la santé.» Graham Whittington voulait changer les habitudes scolaires – en expliquant aux enfants l’importance des produits locaux et en les encourageant à respecter les traditions alimentaires – et l’un des facteurs qui l’a incité à le faire a été le changement qu’il observait sur ses propres enfants: ils grossissaient.

Entrepreneur social britannique, nouveau venu dans cette région française, il était témoin en réalité de l’épidémie d’obésité qui frappe l’Europe et qui a commencé à gagner du terrain dans les années 1980. L’épidémie est si visible et a des conséquences si inquiétantes pour la santé qu’elle est devenue un sujet de préoccupation majeur.

Le mois dernier, les ministres de la santé de la Région européenne de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) se sont réunis à Vienne pour examiner des stratégies de lutte contre l’obésité, l’un des facteurs les plus importants contribuant aux deux principales causes de décès prématurés dans les 53 pays de la région: les maladies cardio-vasculaires et le cancer.

Des enquêtes nationales menées dans nombre de ces pays ont fait apparaître un tableau de surconsommation de graisses et de consommation insuffisante de fruits et légumes, ce qui a pour résultat un niveau d’obésité croissant, qui diminue l’espérance de vie et réduit la qualité de vie des gens.

Rien qu’en France – pays connu pour ses traditions culinaires –, le nombre d’enfants en surpoids a triplé entre 1980 et 2000. «Dans les années 1980, 5% des enfants français étaient en surpoids, et ce pourcentage est passé à 16% en 2000», a déclaré le Professeur Serge Hercberg, épidémiologiste de la nutrition et Président du Programme national Nutrition Santé (PNNS).

«En 2007, ce taux a commencé à ralentir, avec une prévalence d’à peine 17,5% notifiée cette année-là. Depuis, on ne sait pas exactement où l’on en est. Il n’y a pas de chiffres officiels disponibles», déclare le Pr Hercberg, «et rien ne sera publié avant 2014».

On espère cependant que les différentes initiatives prises par la France depuis une dizaine d’années porteront leurs fruits. Au centre de ces initiatives, le Programme national Nutrition Santé, lancé en 2001, a notamment pour but de modifier le comportement alimentaire des enfants dans les écoles.

Les mesures prises ont consisté à distribuer dans les cantines des aliments plus sains, supprimer le goûter du matin et, en particulier, interdire les distributeurs automatiques d’aliments malsains et de boissons sucrées tout en augmentant le nombre de fontaines à eau et la distribution gratuite de fruits.

Les enfants consomment des aliments sains pour leur déjeuner à la cantine de l’école primaire du village de Rochefort-en-Valdaine dans le sud de la France
Graham Whittington

La participation régionale est encouragée dans tous les cas et le PNNS s’est doté d’une charte d’engagement pour les villes ayant souscrit au Programme qui entreprennent de mettre en œuvre des projets conformes à ses objectifs. L’Aquitaine, région du sud-ouest de la France, est l’une des premières à avoir adopté son propre programme pour la nutrition, la prévention et la santé des enfants et des adolescents, mis en place depuis 2004.

Le Dr Hélène Thibault, pédiatre de l’Hôpital des Enfants de Bordeaux, coordonne les programmes de prévention et de prise en charge de l’obésité de l’enfant dans la région Aquitaine. «Nous formons des médecins et infirmières scolaires à dépister les enfants en surpoids et à les adresser à leur généraliste», déclare le Dr Thibault. «Pour les enfants en surpoids, nous proposons un plan de soins qu’ils peuvent suivre avec leur famille – il s’agit d’une approche multidisciplinaire faisant appel à des diététiciens, des psychologues et des professionnels de l’exercice physique. Les progrès des enfants sont suivis sur une période de deux ans.»

«L’approche semble avoir donné au moins certains résultats. Une étude publiée par le Dr Thibault et ses collègues dans la revue Acta Paediatrica montre que la prévalence de la surcharge pondérale chez les enfants bordelais a diminué de 41% entre 2004, date où les enfants étaient âgés de 5 ou 6 ans, et 2011, bien que cette baisse ne soit pas significative parmi les enfants des familles de condition modeste.

Caroline Carrière, l’une des responsables de projet, croit en l’amélioration de l’alimentation dans les écoles, en l’éducation des enfants en matière d’aliments et en une alimentation équilibrée. «Plusieurs villes actives dans le cadre du PNNS de notre région ont recruté des nutritionnistes pour les conseiller sur les menus des cantines et la préparation des aliments, afin de garantir que les repas distribués dans les jardins d’enfants et les écoles primaires soient bien conformes aux recommandations du ministère de la Santé», a t-elle déclaré.

Mais que se passe-t-il en dehors de l’école? Après tout, comme a fait observer un rapport de l’OMS publié en juin, Marketing of foods high in fat, salt and sugar to children: update 2012-2013, les enfants sont constamment exposés à des publicités les incitant à consommer des aliments riches en graisses, en sucre et en sel, qui ont eu des effets dévastateurs en modifiant les habitudes alimentaires de l’enfant. Et cela pas uniquement à la télévision.

Les enfants se servent en produits locaux dans le village de Rochefort-en-Valdaine dans le sud de la France
Graham Whittington

Comme le Dr João Breda, qui dirige le Programme Nutrition, exercice physique et obésité au Bureau régional OMS de l’Europe, le fait observer: «l’industrie alimentaire renforce le marketing de ses produits à travers les réseaux sociaux et les applications pour smartphone afin de cibler les enfants».

Pour l’instant, toutefois, la télévision reste la source de publicité dominante, surtout parce qu’une grande majorité d’enfants et d’adolescents regardent la télévision en moyenne plus de deux heures par jour, indique le rapport de l’OMS. Là aussi, la France semble donner le ton avec l’introduction d’une charte en six points à l’intention des chaînes de radiotélévision et des publicitaires publiée en 2009 et qui encourage la diffusion d’émissions de radio et de télévision sur la nutrition et l’exercice physique, la programmation visant particulièrement les jeunes publics et mettant l’accent sur les bonnes habitudes alimentaires et les modes de vie sains.

Parmi les autres initiatives intéressantes prises en France figurent la taxe sur les boissons sucrées de 7 centimes par litre, qui a permis jusqu’ici de réduire les ventes de 4% et, depuis 2010, un plan national de prévention de l’obésité qui renforce le PNNS en améliorant le dépistage de l’obésité, en insistant sur l’accroissement de l’exercice physique et en ciblant les populations pauvres et défavorisées, plus susceptibles de souffrir de surpoids ou d’obésité.

La France n’est pas la seule à mettre en place des initiatives pour lutter contre la surcharge pondérale et l’obésité de l’enfant: plusieurs autres pays européens, par exemple, ont introduit des taxes spécifiques sur les aliments gras. Mais la France est peut être la seule à adopter une réponse multisectorielle face au problème de l’obésité de l’enfant – en associant les secteurs de la santé, de l’éducation, des services sociaux, des transports et de l’aménagement urbain – dans le cadre d’une stratégie nationale qui repose sur l’engagement des communautés locales.

S’il s’avère que ces efforts sont couronnés de succès et que les chiffres s’améliorent, la France sera l’un des rares pays européens à avoir progressé sur le front de l’obésité de l’enfant car, selon le Dr Breda, de nombreux autres pays sont sans doute confrontés au problème.

Il est difficile de dire quelle est l’importance du phénomène car l’on manque de données comparables. Selon la Conférence ministérielle européenne sur la lutte contre l’obésité, un quart seulement des 53 pays de la Région européenne de l’OMS ont validé leurs données nationales de prévalence de la surcharge pondérale ou de l’obésité chez l’enfant en 2006.

L’absence de standardisation dans l’analyse des données relatives aux mesures corporelles ne fait que compliquer le problème, rendant difficile le suivi des tendances dans le temps et les comparaisons internationales ou l’évaluation de l’efficacité des interventions.

C’est donc pour combler les lacunes des données en matière d’obésité de l’enfant que le Bureau régional OMS de l’Europe a lancé en 2007 l’Initiative européenne de l’OMS pour la surveillance de l’obésité de l’enfant (COSI).

La norme internationale pour mesurer la surcharge pondérale et l’obésité est l’indice de masse corporelle (indice de Quételet), soit le poids en kilogrammes divisé par le carré de la taille en centimètres (kg/cm2). Le surpoids de l’adulte se définit comme un IMC égal ou supérieur à 25, et l’obésité comme un IMC égal ou supérieur à 30, mais, consciente que ces normes ne convenaient pas pour les enfants, l’OMS a publié en 2007 des normes de croissance pour les enfants d’âge scolaire et les adolescents. Ces normes définissent le poids de l’enfant en termes de distribution des valeurs de l’IMC de 0 à 100 percentiles. La définition du surpoids correspond à un IMC égal au 85e percentile et au-dessus, tandis que l’obésité correspond à un IMC égal au 97e percentile et au-dessus.

Compte tenu des normes de croissance OMS, la première série de données, recueillies dans le cadre de la COSI au cours de l’année scolaire 2007-2008, a montré qu’en moyenne 24% des enfants âgés de 6 à 9 ans étaient en surpoids ou obèses.

La deuxième série, recueillie pendant l’année scolaire 2010-2011, a montré une augmentation de la prévalence passée à environ 33% de l’échantillon global, même si certains États Membres faisaient état de progrès importants. La troisième collecte de données est en cours et couvrira l’année scolaire 2012-2013, mais, selon le Dr Breda, les indications préliminaires montrent que le tableau d’ensemble n’est pas encourageant.

D’une part, rien n’indique pour le moment de plafonnement de l’épidémie, comme on l’entend parfois, tandis que dans certains pays l’augmentation de la prévalence de l’obésité semble s’être accélérée; c’est le cas en Lettonie, à Malte, en Norvège, en République tchèque et en Slovénie entre 2008 et 2010. « Dans l’ensemble, la situation dans la Région européenne de l’OMS s’est plutôt aggravée », déclare le Dr Breda.

«Selon nos calculs, si l’on compare les données de 2010 à celles de 2008, on constate une augmentation de la prévalence moyenne de la surcharge pondérale (obésité comprise), qui est passée d’environ un enfant sur quatre à un enfant sur trois.»

Partager