Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

Transfert de technologie pour des appareils auditifis moins coûteux

L’Inde fait partie du nombre croissant de pays recherchant à améliorer l’accès à des appareils auditifs numériques fiables à faible coût grâce au transfert de technologie. Reportage de Gary Humphreys.

Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé 2013;91:471-472. doi: http://dx.doi.org/10.2471/BLT.13.020713

«Il y a quatre types d’appareils auditifs vendus dans les pays en développement : les contours d’oreille (BTE), les écouteurs dans l’oreille (ITE), les appareils intraconque (ITC) et les appareils dans le tiroir», explique sous forme de boutade Howard Weinstein, créateur canadien de Solar Ear, une audioprothèse numérique à faible coût.

Les utilisateurs de ces appareils connaissent bien les trois premiers types mais, selon lui, c’est le dernier modèle que les personnes des pays en développement finissent souvent par posséder, c’est-à-dire un appareil auditif qu’elles n’utilisent pas.

«Dans les pays en développement, les personnes qui ont la chance de posséder un appareil auditif soit n’arrivent pas à trouver des piles, soit n’ont pas les moyens de les acheter, alors qu’il faut les remplacer une fois par semaine», explique-t-il. «Les appareils finissent donc relégués quelque part sur une étagère ou dans un tiroir de cuisine.»

C’est en partie pour sortir les appareils auditifs des tiroirs de cuisine que Howard Weinstein, avec l’aide d’ingénieurs électroniciens et en consultant des jeunes déficients auditifs dans une école spécialisée pour les sourds dans le village de Ramotswa, au Botswana, a mis au point Solar Ear en 2003.

Il pense que c’est la première audioprothèse au monde à chargeur solaire que l’on peut également brancher à une prise pour la recharger.

Le coût élevé du remplacement régulier des piles de ces appareils est l’une des raisons pour lesquelles les personnes atteintes de déficience auditive dans les pays à revenu faible ou intermédiaire doivent se débrouiller sans audioprothèse ; une autre raison est le coût de ces appareils eux-mêmes.

Howard Weinstein lors d’un atelier sur l’assemblage des audioprothèses au Brésil
Howard Weinstein
Howard Weinstein lors d’un atelier sur l’assemblage des audioprothèses au Brésil

Selon une enquête publiée dans le magazine Consumer Reports en 2009, les consommateurs dans l’agglomération de New York dépensent entre 1800 et 6800 dollars (US $) pour une audioprothèse. L’Europe connaît une situation similaire: selon le Dr Shelly Chadha, administrateur technique au Département OMS Prévention de la cécité et de la surdité, une audioprothèse numérique haut de gamme peut coûter jusqu’à 10 000 dollars (US $).

«Les prix sont moins élevés dans les pays à revenu faible ou intermédiaire mais restent exorbitants, faisant des aides auditives un luxe hors de portée pour la majorité de la population», déplore le Dr Chadha.

Dans le monde, environ 360 millions de personnes sont handicapées par une déficience auditive. Elles vivent en majorité dans les pays à revenu faible ou intermédiaire où moins de 3% de ceux qui en ont besoin sont appareillés.

Selon le Dr Chadha, l’une des principales raisons pour lesquelles la demande n’est pas satisfaite est le coût des appareils disponibles, et le fait qu’ils soient si chers s’explique par la dominance de cinq producteurs. Néanmoins, elle tient à faire remarquer que le manque d’accès aux appareils auditifs dans les pays à revenu faible ou intermédiaire est également dû à une pénurie en personnel formé pour adapter ces appareils et assurer les services de maintenance et de réparation, sans oublier la fourniture aléatoire des piles.

Paradoxalement, les principales sociétés produisant des appareils auditifs se procurent les composants dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, comme l’Afrique du Sud, le Brésil, la Chine, la Colombie et l’Inde, où ils sont souvent assemblés et, selon H. Weinstein, le prix de revient par unité assemblée se chiffre en dizaines plutôt qu’en milliers de dollars.

Pour le Dr Francis Moussy, qui dirige à l’OMS les projets visant à faciliter la mise au point et l’utilisation de dispositifs médicaux destinés aux populations âgées, l’écart entre le coût de production et le prix de vente de ce qui est après tout un dispositif médical essentiel fait des audioprothèses des candidats de premier choix pour les transferts de technologie.

Pour le dire simplement, le transfert de technologie consiste à partager les spécifications d’un produit et le savoir-faire pour la fabrication avec un producteur dans un pays où les besoins pour le produit en question ne sont pas satisfaits.

Si les transferts de technologie peuvent prendre de multiples formes, allant de simples octrois de licences à un véritable transfert de savoir-faire et d’équipements, l’une des principales raisons pour que les pays y aient recours est d’améliorer l’accès aux dispositifs médicaux et aux médicaments dont leurs populations ont besoin alors qu’elles n’ont pas des moyens financiers suffisants.

Toutefois, comme le relève le Dr Moussy, le transfert de technologie n’a pas pour seul avantage de rendre les produits plus accessibles. Il est aussi l’occasion de répondre aux besoins locaux pour certains produits, ce qui peut être fait en établissant ce qu’on appelle dans ce domaine le « profil de produit cible. »

L’établissement d’un profil de produit cible est l’une des premières mesures prises par le Dr Moussy et son équipe pour faciliter le transfert de technologie.

«Nous parlons aux utilisateurs et prenons en compte les conditions locales, ce qui permet de dresser le profil de produit cible, puis nous prenons contact avec les fabricants pour voir s’ils font déjà quelque chose qui ressemble au profil ou s’ils sont intéressés par l’adaptation d’un produit existant ou la création d’un produit nouveau », explique le Dr Moussy.

«Avec les sociétés qui ont des produits appropriés, nous parlons des options pour le transfert de technologie afin de réduire le prix des appareils », continue-t-il. «Lorsque cela est possible et que cela convient à la situation, nous essayons également de promouvoir un transfert de technologie couplé à la production locale afin d’accroître les capacités de production dans les pays qui en manquent.»

C’est en gardant ce but à l’esprit, à savoir l’établissement d’un profil de produit cible pour les appareils auditifs, que l’OMS a organisé une consultation spéciale à son siège en mars, en invitant un grand nombre d’experts scientifiques et techniques, ainsi que des représentants de l’industrie et des organisations non gouvernementales.

Hormis une fourchette ciblée de prix entre 40 et 60 dollars (US $) pour les audioprothèses numériques, les recommandations faites ont porté sur une nouvelle consultation concernant la technologie basée sur le moulage d’oreille pouvant convenir aux pays pauvres, et les options pour des piles rechargeables, notamment avec des chargeurs à énergie solaire.

Howard Weinstein, l’un des représentants de l’industrie participant à la consultation spéciale, a fait une présentation de sept minutes sur ses travaux concernant «Solar Ear», qui est adaptable et ne nécessite pas de moulage d’oreille.

Entrepreneur voulant avoir une conscience sociale, il est un fervent partisan du transfert de technologie et s’est engagé depuis le début à partager son produit pour qu’au minimum les enfants des pays à revenu faible ou intermédiaire ayant une déficience auditive puissent en bénéficier.

«Nous aurions pu breveter en un claquement de doigts le chargeur de Solar Ear, mais nous voulions qu’on nous copie. En fait, si quelqu’un parvient à produire une version meilleure et moins chère de Solar Ear et utilise ses circuits de distribution pour fournir plus de produits à davantage d’enfants ayant une déficience auditive, nous aurons atteint notre objectif, même si cela nous enlève le marché», affirme-t-il.

Jusqu’à récemment, le Brésil était le seul pays à avoir profité de la technologie de Solar Ear, mise au point au Botswana, mais cette année, selon H. Weinstein, Solar Ear entrera en phase de production en Chine, en Fédération de Russie, au Mexique et à Singapour, qui tous utiliseront les spécifications techniques et les processus détaillés de fabrication fournis gratuitement par H. Weinstein à une seule condition : que les sourds participent à la fabrication du produit.

Ceux qui assemblent les audioprothèses Solar Ear au Brésil sont des malentendants qui portent les appareils qu’ils produisent eux mêmes.
Howard Weinstein
Ceux qui assemblent les audioprothèses Solar Ear au Brésil sont des malentendants qui portent les appareils qu’ils produisent eux mêmes.

En mai, H. Weinstein a conclu un mémorandum d’accord avec l’Artificial Limbs Manufacturing Corporation (ALIMCO) en Inde, une société d’État dont le Président-Directeur général, Shri G. Narayan Rao, a assisté à la présentation de H. Weinstein lors de la consultation spéciale en mars.

M. Rao croit qu’ALIMCO produit déjà l’audioprothèse ayant le meilleur rapport coût/efficacité, mais il est particulièrement intéressé par le chargeur à énergie solaire de Solar Ear. En avril, sa société en a commandé 50 unités. Il prévoit de fournir les appareils à des utilisateurs et de recueillir leurs commentaires.

«Si les chargeurs à énergie solaire s’avèrent efficaces à faible coût, nous demanderons un transfert de technologie de la part de Solar Ear », dit-il. «Si tout se passe bien, ALIMCO démarrera la fabrication avec une production escomptée de 100 000 à 150  ;000 unités l’année prochaine, ce qui représente en gros 40% à 50% de la production annuelle d’audioprothèses en Inde», ajoute t il.

«Nous allons surveiller avec beaucoup d’intérêt l’évolution de la situation à ALIMCO, dit le Dr Chadha à l’OMS, qui pense que la puissance de fabrication d’ALIMCO pourrait répondre à une part importante des besoins en appareils auditifs en Inde mais aussi dans le monde entier. Elle émet cependant une réserve.

«Il est important de comprendre que, pour améliorer l’accès aux appareils auditifs, il ne s’agit pas seulement de présenter de meilleurs produits ou de faire baisser les prix», dit-elle.

«Il est également essentiel de prendre en compte les services nécessaires pour adapter les audioprothèses, parmi lesquels les moulages d’oreilles, ainsi que l’entretien des appareils. Pour surmonter ces difficultés, les pays devront résoudre des problèmes concernant l’ensemble du système de santé, dont notamment la pénurie de personnels compétents nécessaires pour adapter et entretenir ces appareils auditifs.»

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