Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

Leçons de Fukushima: les chercheurs doivent mieux communiquer

Roy Shore a coprésidé un groupe d’étude scientifique qui a établi l’Évaluation des risques pour la santé de l’accident nucléaire survenu après le grand tremblement de terre et le tsunami qui ont touché l’est du Japon en 2011, publiée en février 2013 par l’OMS. Il évoque avec Fiona Fleck les difficultés de produire des données scientifiques valables dans un environnement particulièrement lourd.

Courtesy of Roy Shore

Roy Shore est directeur de recherche à la Fondation pour la recherche sur les rayonnements d’Hiroshima et de Nagasaki (Japon), une fondation privée à but non lucratif qui est soutenue par les pouvoirs publics japonais et américains. Avant de rejoindre les rangs de la Fondation, en 2006, il a exercé en qualité de professeur et de chef de la Division épidémiologie à la Faculté de Médecine de l’Université de New York. Il est l’auteur de nombreuses publications, supervise les travaux des jeunes chercheurs à la Fondation et a été membre de plusieurs commissions universitaires nationales et internationales. Il a obtenu un doctorat de psychologie décerné par l’Université de Syracuse en 1967, ainsi qu’un doctorat d’épidémiologie décerné par l’Université Columbia en 1982 (États-Unis d’Amérique).

Bulletin de l’Organisation mondiale de la Santé 2013;91:396-397. doi: http://dx.doi.org/10.2471/BLT.13.030613

Q: Il est tragique pour le pays qui a subi la première et unique attaque par bombe atomique de connaître aussi l’accident nucléaire civil le plus grave depuis la catastrophe de Tchernobyl, survenue en 1986. Comment l’étude des effets sur la santé des bombardements de 1945, menée par la Fondation, prépare-t-elle le Japon et le reste du monde à affronter la catastrophe de Fukushima?

R: Au départ, il y a eu énormément de confusion et d’incertitudes autour de cette catastrophe conjuguée où un séisme de grande ampleur a débouché sur un tsunami, suivi par un accident dans une centrale nucléaire. À chaque fois que se produisent des ravages d’une telle ampleur, ce type de réaction est inévitable. Comme l’infrastructure de la zone touchée a été largement détruite, et qu’il n’y avait plus ni électricité ni liaisons téléphoniques possibles avec des portables, la riposte n’a pas pu être coordonnée au départ, d’autant que la société qui possède et exploite les réacteurs n’était pas bien préparée en pareil cas. Malgré la confusion initiale, le gouvernement japonais et la population ont fait front. Leur réaction a été bien meilleure qu’à Tchernobyl [ex-Union soviétique], en partie grâce aux enseignements tirés à Tchernobyl, et en partie aussi parce que la société japonaise est bien organisée, une fois le choc initial passé. À la Fondation, nous avons constitué une documentation scientifique substantielle pour estimer les effets à long terme sur la santé et leur ampleur potentielle. C’était une information utile pour répondre aux préoccupations médicales.

Q: Quelle information avez-vous fournie?

R: Les données accumulées nous ont permis d’apprendre beaucoup de choses. Nous savons que le rayonnement augmente le risque de développer bon nombre de cancers et que le risque de tumeurs est directement proportionnel à la dose de rayonnement. Ce risque accru de développer un cancer pour quiconque a été exposé à un rayonnement à n’importe quel âge vaut tout au long de la vie, et l’exposition à un jeune âge confère un risque accru par rapport à l’exposition à un âge avancé. Certains types de cancer les plus fréquemment associés à l’exposition au rayonnement sont la leucémie, le cancer du sein et celui de la thyroïde. Nous avons appris que d’autres maladies comme les maladies de cœur, l’AVC et la cataracte sont elles aussi liées au rayonnement, mais il est difficile de dire s’il existe un risque lorsque la dose est faible et, même à plus forte dose, le risque semble être moindre que pour le cancer. Le cancer est donc l’effet premier sur lequel il convient de se concentrer après une exposition à de faibles doses de rayonnement. Nos données ont servi de point de départ aux estimations des risques dus aux rayonnements auxquelles se sont livrés tous les groupes d’évaluation nationaux et internationaux et ont été utilisées par l’OMS pour son rapport.

Q: Qu’a-t-on fait pour veiller à ce que le processus scientifique soit rationnel et que les résultats du rapport de l’OMS soient valables?

R: L’OMS a choisi un groupe de chercheurs éminents et respectables, en trouvant le juste équilibre. Certains membres estimaient que nous ne devrions pas surestimer les risques sanitaires, considérant que les expositions étaient nettement moindres qu’on pouvait le craindre. D’autres ont dit qu’il pourrait y avoir des risques avérés et qu’il ne faudrait pas les minimiser. Nous avons été en mesure de lancer des idées novatrices en extrapolant sur l’exposition à long terme et des risques tout au long de la vie, au lieu de nous contenter des doses et des risques à court terme. Nous avons aussi opté pour une méthodologie plus adaptée que celle usitée dans le passé pour évaluer les risques de cancer de la thyroïde chez l’enfant. Nous avons dû nous démener pour obtenir la contribution de différents groupes, une fois que le projet de rapport a été rédigé, mais cela nous a permis d’étayer la solidité du document final.

Q: Comment avez-vous géré les pressions venant du monde entier?

R: En qualité de membres du groupe d’étude, nous avons décidé que nous allions nous concentrer sur les meilleurs fondements scientifiques possibles sans céder aux groupes de pression. Nous avons eu des discussions très animées et des divergences d’opinions mais, lorsque j’ai présidé le groupe, j’ai veillé à ce que chacun s’exprime. Nous avons utilisé les meilleures données scientifiques disponibles, sachant qu’il y a toujours des disparités entre experts, et nous n’avons pas voulu clore le débat. Nous nous sommes efforcés de parvenir à un consensus. Il va sans dire qu’on ne peut obtenir d’accord parfait, d’où l’incorporation dans le rapport d’opinions minoritaires.

Q: Quelles étaient les limites de l’étude?

R: L’unique limite, mais non des moindres, était l’incertitude à l’égard des doses auxquelles les personnes des diverses communautés avaient pu être exposées. Un groupe d’étude chargé d’évaluer les doses de rayonnement a été réuni par l’OMS tout de suite après l’accident mais n’a pu se baser que sur la dosimétrie communiquée les premiers mois. Or tout un flux d’informations a suivi, ce qui pouvait changer la donne. Notre tâche a consisté à analyser les estimations auxquelles était parvenu le groupe d’étude, tout en étant conscients des estimations postérieures. Outre la dépendance à l’égard des premières estimations, il y avait d’autres incertitudes les concernant: nous ne savions pas quels aliments les personnes avaient consommés; quelle était leur provenance; à quel moment les personnes avaient été évacuées, etc. Il y avait donc beaucoup de zones d’ombre pour apprécier les risques sanitaires encourus.

Q: Vu votre expérience et celle de votre institution qui a étudié les effets des bombes atomiques larguées sur Hiroshima et Nagasaki en 1945, une telle incertitude peut-elle nuire à la fiabilité des estimations?

R: Oui, bien sûr. Dans l’étude sur la bombe atomique, nous avons énormément de données relatives à l’ampleur de l’incertitude des doses et nous pouvons donc faire appel à des méthodes statistiques pour les corriger, ce qui améliore les estimations qui en découlent. En revanche, pour Fukushima, nous n’avons pas suffisamment d’informations sur la taille des incertitudes relatives aux doses pour en tenir compte officiellement.

Q: Avez-vous rencontré d’autres restrictions?

R: Oui, s’agissant du cancer thyroïdien. Nous savons qu’un dépistage intensif et très sensible est maintenant pratiqué dans la zone de Fukushima, ce qui va probablement permettre de détecter davantage de cancers thyroïdiens qu’il n’aurait été possible de le faire autrement. Nous ne connaissons pas la portée médicale de ce dépistage extrêmement sensible. Quelle fraction de petits cancers ainsi décelés risquerait finalement de se développer et d’entraîner un problème grave? C’est une question à laquelle nous ne pouvons pas répondre. Il est toutefois fort possible que nos projections, s’inspirant d’études réalisées antérieurement sur les effets des rayonnements sur la thyroïde avec un dépistage moins efficace, puissent sous-estimer la fréquence des cancers thyroïdiens dépistés à Fukushima.

Q: Lorsque nous en venons à l’étude des risques sanitaires et des effets du rayonnement sur la santé, pourquoi les critiques accusent-ils souvent les pouvoirs publics d’un manque de transparence?

R: Après la catastrophe de Tchernobyl, les personnes touchées n’ont été informées de cet accident radiologique majeur que plusieurs jours après, si bien que leurs enfants ont continué à boire du lait de provenance locale et que, de ce fait, leurs glandes thyroïdes ont été exposées à de très fortes doses d’iode radioactif, provenant de l’herbe contaminée ingérée par les vaches. Voici un exemple de manque de transparence, mais le plus gros problème tient au fait que l’information est généralement limitée, d’où une certaine confusion lorsqu’un accident nucléaire se produit pour la première fois.

Q: Y a-t-il aussi un problème de communication?

R: Oui. Nous, chercheurs, ne communiquons pas bien avec le public. Cela vaut pour l’accident survenu à Fukushima. Les médias étaient décontenancés. Par exemple, une communication scientifique aux médias exprimait la dose de rayonnement en millisieverts, tandis qu’une autre indiquait la concentration de radioactivité en becquerels, sans expliquer la corrélation entre les deux, ni ce qui représentait une dose importante sous l’angle des risques sanitaires. Nous, chercheurs, ne réfléchissons pas toujours à la meilleure façon de renseigner sur les risques sanitaires potentiels, de sorte que les journalistes et leur public puissent en comprendre le sens compte tenu du contexte. Par exemple, nous devons mieux expliquer combien l’exposition au rayonnement accroît les probabilités de tomber malade. La comparaison avec la probabilité de développer ce type de maladie sans être exposé à des rayonnements, c’est-à-dire en regardant les taux de morbidité de référence, peut permettre de comprendre l’ampleur réelle des chiffres que nous fournissons. Le fait de replacer les risques de rayonnement dans le contexte plus large des autres risques, comme l’exposition à certains facteurs liés au mode de vie, peut contribuer à apaiser des craintes injustifiées.

Q: Y a-t-il d’autres raisons pour lesquelles les pouvoirs publics sont accusés d’un manque de transparence dans ce contexte?

R: Il y a toute une mouvance militante, comprenant aussi des chercheurs, qui a un point de vue tranché concernant les risques liés au rayonnement. Ces personnes sont très sollicitées car les médias et les militants sont à l’affût du sensationnel et ont donc tendance à surestimer la situation. Vu le manque de clarté des messages scientifiques auxquels s’ajoutent des discordances, il est très difficile pour un journaliste de démêler les éléments scientifiques valables et leurs conséquences. La situation est donc ardue et chaotique.

Q: En tant que chercheurs dans votre institution, comment gérez-vous la pression exercée de tous côtés par les pouvoirs publics qui souhaitent que vos résultats donnent un éclairage positif à l’énergie nucléaire et par leurs critiques qui vous accusent de minimiser les risques pour la santé et les effets des rayonnements?

R: À la Fondation, nous tenons fermement à rester neutres et impartiaux, nous n’optons jamais pour le sensationnel et nous ne maquillons pas des résultats scientifiques si nous les jugeons valables. Au fil des ans, le gouvernement japonais a accepté notre façon de faire. Dans un cas particulier, le gouvernement était réticent à soutenir une nouvelle ligne de recherche sur les rayonnements mais, comme tous nos groupes consultatifs externes indépendants ont soutenu ces travaux – qui avaient également l’appui public –, le gouvernement l’a acceptée et les recherches sont en cours. Nous avons donc estimé qu’en insistant sur des travaux scientifiques de qualité nous pouvons assez bien gérer les points de pression.

Q: Vu les 60 ans de recherche sur les risques sanitaires et les effets du rayonnement sur la santé, quelles questions déroutent encore les chercheurs dans le domaine de la biologie du rayonnement?

R: Dans les ouvrages scientifiques, il y a beaucoup de controverses sur l’ampleur du risque lié à une faible dose de rayonnement, en particulier lorsque l’exposition intervient au fil des mois ou des années, et non sur quelques secondes ou minutes, comme dans le cas de l’étude relative à la bombe atomique. Cette question concerne les personnes soumises à la tomodensitométrie et celles exposées aux rayonnements dans le cadre de leur travail. Parmi les travailleurs les plus exposés figurent les opérateurs en radiographie industrielle et certains personnels médicaux. Une autre controverse a trait au risque génétique ou héréditaire pour les enfants dont les parents ont eu les organes génitaux exposés au rayonnement. Nous sommes en train de recueillir des données sur ce point à la Fondation mais, pour l’instant, les descendants des survivants à la bombe atomique n’ont que 50 ou 60 ans et leur expérience des maladies est à venir. C’est pourquoi nous n’avons pas encore de réponse satisfaisante à apporter sur l’ampleur du risque génétique pour les maladies de l’adulte et personne d’autre n’en a.

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