Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

Des Syriens fuient vers la Jordanie devant la violence et l’interruption des services sanitaires

Un demi-million de Syriens ont trouvé refuge en Jordanie. Le reportage de Dale Gavlak décrit la manière dont les institutions des Nations Unies aident le gouvernement à répondre aux besoins de ces réfugiés, particulièrement ceux des mères et des jeunes enfants.

Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé 2013;91:394-395. doi: http://dx.doi.org/10.2471/BLT.13.020613

Mars 2013 : des réfugiés syriens arrivent de nuit en Jordanie, nombre d’entre eux portant de jeunes enfants dans leurs bras
UNHCR//Jared J Kohler
Mars 2013: des réfugiés syriens arrivent de nuit en Jordanie, nombre d’entre eux portent de jeunes enfants dans leurs bras

Ils ont pris la fuite à la faveur de la nuit, pour tenter de survivre aux bombardements qui secouaient sans relâche leur ville natale du sud de la Syrie, Daraa.

«C’était vraiment dur de marcher le long du chemin. Il n’y avait pas de transport pour la frontière jordanienne» raconte «Leyla Najjar» (un nom d’emprunt) au sujet du pénible voyage de quatre heures qu’elle a dû entreprendre avant qu’une patrouille militaire jordanienne ne l’emmène, elle, son mari, et ses deux filles, en sécurité dans le camp le plus important du pays, à Zaatari, près de la frontière syrienne.

«Ce qui a rendu notre fuite particulièrement difficile, c’est que je suis enceinte et que j’ai dû porter et aider nos deux jeunes filles tout au long du trajet», ajoute cette jeune femme de 22 ans, qui n’a pas souhaité donner son vrai nom par peur de représailles contre les membres de sa famille qui sont restés au pays.

Najjar et sa famille font partie des 1,4 millions de Syriens qui ont pris la fuite, essentiellement en Iraq, en Jordanie, au Liban et en Turquie, depuis 2011, pour échapper aux violences, aux bombardements et à une situation en pleine détérioration, où les soins de santé, la nourriture, l’eau et l’énergie sont de plus en plus rares.

«La panique, ce n’est pas bon pour la grossesse» affirme Najjar, vêtue de son foulard noir. De surcroît, il est devenu de plus en plus difficile d’accéder aux soins médicaux dans son pays, en particulier aux soins prénatals, tandis que le conflit qui s’est propagé à l’ensemble de la République arabe syrienne au cours des deux dernières années s’éternise.

Plus d’un million de Syriens déplacés ont trouvé refuge en Jordanie voisine, et ce nombre grandit tous les jours. L’afflux de réfugiés exerce une pression colossale sur les infrastructures sanitaires et d’approvisionnement en eau et en énergie de la Jordanie. En avril, de 1500 à 3000 nouveaux réfugiés syriens entraient chaque jour en Jordanie.

Les institutions des Nations Unies, parmi lesquelles l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), et le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR), ont adressé un appel public, le 15 avril, aux parties prenantes du conflit et à ceux qui exercent une influence sur celui-ci, en vue de mettre un terme aux combats et de parvenir à un accord politique.

Dans leur appel, ils ont indiqué qu’en dépit de besoins humanitaires croissants, leurs moyens d’intervention s’affaiblissaient, «en raison de l’insécurité et d’autres restrictions en Syrie ainsi que de contraintes financières».

«Nous risquons fort de devoir, peut-être même d’ici quelques semaines, suspendre une partie de notre aide humanitaire» ont-ils signalé.

Selon Muna Idris, Représentant adjoint en Jordanie auprès du Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA), les Syriens qui se rendent dans les centres de santé sont souvent demandeurs de services qu’ils ne pourraient plus recevoir dans leur pays.

Certaines femmes enceintes syriennes, comme Najjar, entreprennent le voyage pour la Jordanie malgré leur état, tandis que d’autres, au camp de Zaatari, disent qu’elles voulaient donner naissance en Jordanie en raison de l’insécurité et du manque d’installations sanitaires dont souffre leur pays, explique le Dr Shible Sahbani, spécialiste de l’UNFPA pour les questions humanitaires.

À la fin du mois d’avril de l’année en cours, le camp, qui compte 120 000 résidents, recensait entre 10 et 13 naissances par jour. «On estime que le nombre de réfugiés syriens en Jordanie pourrait atteindre les 1,2 millions d’ici à la fin de l’année, parmi lesquels 30 000 femmes enceintes, dont un grand nombre aura déjà donné naissance d’ici là», a déclaré Mme Idris.

Au mois d’avril, l’UNFPA a ouvert une nouveau dispensaire dans le camp de Zaatari afin de prodiguer des soins de santé primaire et génésique, notamment de planification familiale, de soins prénatals et postnatals, a indiqué le Dr Sahbani. L’UNFPA préside également le groupe pour la santé génésique, qui coordonne les organisations prodiguant des soins de santé génésique dans le camp.

Selon lui, les réfugiés syriens présentent un taux de fécondité élevé, avec une moyenne de cinq enfants par famille, notamment ceux qui viennent des zones rurales; cela représente donc une occasion de leur fournir des conseils de planification familiale et des contraceptifs.

Le personnel de l’institution donne aussi la possibilité aux réfugiées d’en apprendre davantage au sujet de leur santé en général, et propose des services de conseil à celles qui ont été victimes de violences domestiques ou sexuelles, a-t-il ajouté.

Le camp de Zaatari dispose de plusieurs hôpitaux et dispensaires sur le terrain, dont un centre où des soins de santé génésique primaires, tels que des consultations prénatales, sont prodigués, également avec l’assistance de l’UNFPA.

Bien que certaines césariennes soient réalisées dans un hôpital de campagne marocain dans le camp, la plupart des femmes enceintes qui présentent des complications lors de la grossesse sont orientées vers des hôpitaux jordaniens hors du camp de Zaatari.

Des réfugiés syriens emmènent leurs enfants se faire vacciner contre la rougeole
OMS
Des réfugiés syriens emmènent leurs enfants se faire vacciner contre la rougeole.

Il reste que la majorité des Syriens réfugiés en Jordanie vivent hors du camp de Zaatari, dans des communautés éparpillées sur l’ensemble du territoire, où ils risquent d’avoir un accès plus limité aux soins et services de santé locaux.

«Il ne faut pas oublier les communautés hôtes où vit le plus nombre des réfugiés. Leurs besoins ne sont pas aussi apparents pour la communauté internationale qu’ils ne le sont à Zaatari ou dans d’autres camps de réfugiés», a indiqué Mme Idris, de l’UNFPA.

Les Nations Unies estiment le nombre de décès à 80 000 et le nombre de blessés à 400 000, depuis le début de la crise syrienne en 2011 ; le système sanitaire du pays en subit aussi les conséquences.

Nombreux sont les professionnels de santé à avoir quitté le pays, selon un récent rapport de situation de l’OMS. Ceux qui restent sont souvent confrontés à des conditions d’insécurité sur la route, avec des tireurs d’élite et postes de contrôle militaire qui entravent leurs tentatives d’aller travailler. Le pays souffre également de graves pénuries d’anesthésiants et de produits médicaux vitaux, comme les antibiotiques et les médicaments nécessaires au traitement des maladies chroniques, indique le rapport.

Un rapport du HCR, publié en avril, sur la santé des réfugiés syriens dans la région au cours du premier trimestre 2013, constate un manque de médicaments nécessaires au traitement des pathologies les plus courantes, particulièrement le diabète, l’hypertension et les maladies cardiovasculaires, et de celles qui découlent du conflit, comme les problèmes de santé mentale et les traumatismes.

Compte tenu du faible niveau des aides internationales, le HCR a signalé qu’il était difficile de prodiguer des soins de santé de qualité aux réfugiés, particulièrement ceux qui vivent hors des camps, en grande partie à cause des déficits de financement : seule la moitié d’un appel lancé en janvier par les Nations Unies pour un montant de US $1,5 milliards a été reçue.

«Nous continuons, en collaboration avec nos partenaires, à apporter des soins médicaux aux réfugiés des camps de Jordanie et d’Iraq. Mais la situation est plus difficile pour les réfugiés qui vivent hors des camps, souvent dans des environnements urbains», a déclaré le HCR.

Le Dr Sabri Gmach, spécialiste de l’OMS en matière de santé publique à Zaatari, a indiqué qu’à l’inverse d’autre populations réfugiées avec lesquelles il avait travaillé en Afrique, les Syriens étaient traditionnellement demandeurs de services sanitaires. «Les populations vulnérables (enfants, personnes âgées, femmes et femmes enceintes) ont des besoins très élevés quand ils arrivent ici, certains d’entre eux n’ayant pas eu accès à des services sanitaires depuis longtemps.»

Le Dr Gmach a indiqué que l’OMS, l’UNICEF et le HCR, ainsi que le Ministère de la Santé jordanien, avaient mené en avril une campagne de vaccination contre la rougeole au camp de Zaatari, qui avait permis de vacciner 98% de la population cible de quelque 90 000 sujets, majoritairement nouveaux arrivants, d’un âge allant de 6 mois à 30 ans.

L’OMS concentre aussi ses efforts sur les réfugiés qui vivent hors des camps, et sur l’incidence de cet afflux sur les communautés jordaniennes qui les accueillent, a dit le Dr Gmach.

En collaboration avec le ministère de la Santé jordanien, l’OMS et d’autres institutions des Nations Unies ont engagé le mois dernier une évaluation rapide des installations sanitaires publiques qui prennent en charge aussi bien les communautés hôtes jordaniennes que les Syriens qui y vivent.

«L’évaluation nous informera au sujet du nombre et de la nature des maladies qui affectent les différentes tranches d’âges, et de l’incidence de cette charge supplémentaire sur le système sanitaire jordanien, en particulier au sein des communautés avoisinant la frontière syrienne dans le nord du pays», a déclaré le Dr Gmach, ajoutant que la situation évoluait avec une telle rapidité qu’une évaluation similaire, menée en septembre de l’année précédente, était « malheureusement obsolète».

Pour sa part, l’UNFPA contribue, auprès des organisations non gouvernementales locales, comme la Société jordanienne d’aide sanitaire et l’Association jordanienne d’Amman, à mettre sur pied des dispensaires et unités médicales dans ces communautés hôtes.

L’OMS apporte son aide à l’État jordanien de longue date, en assurant des formations pour les administrateurs et personnels de santé. «À présent, nous aidons aussi le Ministère de la Santé à optimiser sa planification de sorte que le système sanitaire jordanien soit mieux à même de gérer cette charge», a affirmé le Dr Akram Eltom, Représentant de l’OMS en Jordanie.

Le mois prochain, l’OMS, l’UNICEF et d’autres partenaires collaboreront avec le Ministère de la Santé en vue d’une nouvelle campagne de vaccination. « Maintenant que notre campagne de vaccination contre la rougeole a été couronnée de succès dans le camp de Zaatari, nous voulons faire vacciner le nombre colossal de Syriens vivant hors des camps, au même titre que les enfants et adultes jordaniens qui vivent dans ces communautés hôtes. Cela contribuera à prémunir le pays contre la résurgence de la rougeole, une maladie virale potentiellement dévastatrice qui n’a pas été signalée en Jordanie depuis plusieurs années.»

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