Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

Les Nigérians découvrent le problème de l’hypertension

Dans la mégapole de Lagos, au Nigéria, les modes de vie ressemblent à ceux observés dans les pays développés- L’hypertension y devient de plus en plus un problème. Reportage de Motunrayo Bello.

Bulletin de l’Organisation mondiale de la Santé 2013;91:242-243. doi: http://dx.doi.org/10.2471/BLT.13.020413

Joseph Otu (nom fictif) a découvert son problème d’hypertension de manière brutale. Réveillé au milieu de la nuit par un mal de tête, il avait des difficultés à parler et ressentait une faiblesse d’un côté du corps. Ce chauffeur professionnel nigérian de 54 ans n’avait aucune idée de ce qui lui arrivait, mais il redoutait le pire.

Sa famille l’a emmené dans un dispensaire proche de son domicile à Ibafo, dans la mégapole tentaculaire de Lagos, où une infirmière a contrôlé sa tension artérielle.

La tension artérielle se décompose en deux valeurs: la pression systolique et la pression diastolique. Elle est considérée comme élevée lorsqu’elle est égale ou supérieure à 140/90. Celle d’Otu était de 175/110, ce qui l’exposait à un risque accru d’accident vasculaire cérébral, de crise cardiaque et d’insuffisance rénale. «Nous avons commencé à prier», raconte Otu.

Le fait qu’Otu n’avait aucune idée de ce qu’était sa tension artérielle avant qu’un diagnostic clinique ne soit posé n’a rien d’inhabituel. Une tension artérielle élevée oblige le cœur à travailler plus qu’à la normale pour assurer la circulation du sang dans les vaisseaux. Les symptômes de la tension artérielle élevée, aussi appelée hypertension, ne sont pas toujours apparents, d’où l’importance de faire contrôler régulièrement sa tension.

WHO/Motunrayo Bello

Le Nigéria est l’un des nombreux pays en développement où les services de santé se consacrent en priorité au traitement des maladies infectieuses, comme le paludisme ou la tuberculose, mais depuis quelques années, les maladies non transmissibles posent un problème croissant. L’hypertension, l’une des affections non transmissibles les plus courantes dans le monde, serait à l’origine d’environ 45% des décès par cardiopathie et 51% des décès dus aux accidents vasculaires cérébraux.

Sur les six Régions de l’OMS, la Région africaine est celle qui enregistre la prévalence la plus élevée de l’hypertension, affection qui touche environ 46% des personnes âgées de 25 ans et plus, selon le Rapport sur la situation mondiale des maladies non transmissibles 2010 de l’OMS.

De plus, les problèmes causés par l’hypertension sont aggravés lorsque les personnes ignorent qu’elles doivent faire vérifier régulièrement leur tension artérielle ou lorsqu’elles n’en ont pas les moyens.

La Journée mondiale de la Santé de cette année, célébrée le 7 avril, a pour objectif de sensibiliser davantage le public aux causes et aux conséquences de l’hypertension, ainsi qu’aux moyens de la prévenir, et d’inciter les autorités nationales et locales à s’attaquer plus vigoureusement à ce problème grandissant.

«Nous espérons que cette campagne incitera un nombre croissant d’adultes à faire vérifier leur tension artérielle, mais aussi que les autorités sanitaires veilleront à ce que la mesure de la tension soit financièrement à la portée de tous», déclare le Dr Shanthi  Mendis, médecin à l’OMS.

Dans de nombreux pays en développement, seul un petit nombre de personnes effectuent des examens médicaux réguliers pour surveiller les facteurs de risque liés aux maladies non transmissibles. Tel est le cas au Nigéria.

Le Dr Kingsley Akinroye, Directeur exécutif de l’organisation non gouvernementale (ONG) Nigerian Heart Foundation, relève que « le système de santé ne propose des services de diagnostic et de traitement qu’aux patients qui peuvent les payer ». Et même lorsque les gens passent des examens médicaux, le diagnostic des affections chroniques de cette nature n’est pas toujours fiable au niveau des structures de soins de santé primaires.

Toyin Ogunde, commerçante vivant à Lagos, qui avait consulté un médecin en se plaignant de maux de tête et de vertiges, explique que celui-ci lui avait prescrit des médicaments pour la typhoïde et le paludisme jusqu’à ce que sa famille parvienne à la convaincre de se rendre au Centre hospitalier universitaire de l’État de Lagos pour solliciter un deuxième avis.

«J’ignorais tout de l’hypertension avant de venir ici», raconte cette patiente de 58 ans souffrant de cette affection.

WHO/Motunrayo Bello

Selon le Dr Olayinka Ogunleye, qui travaille à l’unité hypertension de cet établissement, le contrôle de la tension artérielle est facturé environ 1000 Naira (6,36 US $). Ce coût peut être dissuasif pour certaines personnes, mais beaucoup ignorent simplement quelles conséquences une hypertension non traitée peut avoir pour leur santé ou sont indifférentes aux risques encourus. «Les gens ne considèrent pas qu’il est important de consacrer du temps et de l’argent à leur santé; ils préfèrent dépenser davantage en biens superflus», observe-t-il.

Actuellement, moins de 4% des Nigérians sont couverts par une assurance maladie. Il s’agit notamment des fonctionnaires de l’État fédéral et des femmes et des enfants bénéficiaires du projet Santé maternelle et infantile, qui est financé par le Gouvernement des États-Unis (USAID).

Il est prévu de mettre en place un dispositif devant assurer la couverture des services de santé de base et des soins essentiels, y compris l’accès aux services de diagnostic et de traitement de l’hypertension, dans le cadre d’une loi nationale sur la santé, dont le Gouvernement fédéral examine actuellement le projet de texte.

Comme le contrôle de la tension artérielle n’est pas une pratique courante au Nigéria, on ne s’étonnera pas que les statistiques du pays relatives à l’hypertension ne soient pas fiables. «La plupart des données correspondent à des hypothèses périmées établies à partir de modèles mathématiques et de rares enquêtes non représentatives à la validité limitée», explique le Dr Anthony Usoro, Coordonnateur national pour les maladies non transmissibles au ministère fédéral de la Santé, à Abuja.

«Faute de données fiables, il est très difficile pour les responsables politiques de mobiliser les efforts nécessaires à la lutte contre la charge grandissante que l’hypertension représente pour la santé. » Fait plus grave, selon le Dr Akinroye, l’absence de données objectives a parfois été invoquée comme argument pour nier l’existence du problème.

En dépit de toutes les préoccupations que lui inspire le manque de programmes adéquats au niveau de l’État comme au niveau fédéral, le Dr Akinroye perçoit des signes d’un changement des attitudes. Il observe que le gouvernement fédéral élabore actuellement une politique nationale relative aux maladies non transmissibles. «Cette politique devrait voir le jour dans le courant de cette année et elle contribuera à la lutte contre l’hypertension», dit-il.

Alors même que le Nigéria n’a pas encore annoncé comment il comptait s’attaquer au problème de l’hypertension, les facteurs aggravants apparaissent clairement. «La prévalence élevée de l’hypertension s’explique en partie par les modifications des modes de vie, dont beaucoup tiennent à une évolution des facteurs environnementaux et sociaux», relève le Dr Obinna Ekwunife, maître de conférences à l’Université du Nigéria, à Nsukka, dans le sud-est du pays.

Le Dr Ekwunife cite des facteurs tels que l’apport accru en sel et en matières grasses lié à la consommation d’aliments transformés, l’augmentation du tabagisme et la sédentarité. «Les Nigérians sont de plus en plus nombreux à aller au travail en voiture et à exercer des emplois comportant très peu d’activité physique», observe-t-il.

C’est dans les zones urbaines à la croissance exubérante que ces problèmes se posent avec le plus d’acuité. Lagos est une ville en rapide expansion abritant une population estimée à 10&bsp;millions d’habitants, et, selon un récent rapport de la Fondation des Nations Unies pour l’habitat, elle devrait compter 12,4&bsp;millions d’habitants en 2015 et dépasser le Caire pour devenir la ville la plus peuplée du continent africain.

En tant que Commissaire à la santé de l’État de Lagos, le Dr&bsp;Jide&bsp;Idris passe beaucoup de temps à réfléchir aux problèmes cardiaques particuliers que connaissent les habitants de la ville, problèmes qui, précise-t-il, ne se limitent pas à une mauvaise hygiène alimentaire et au manque d’activité physique.

«La sédentarité et une alimentation malsaine ne sont pas les seuls risques liés à l’urbanisation. La vie citadine peut engendrer un certain niveau de stress et provoquer une perte de cohésion familiale», ajoute-t-il. Le Dr Idris tient aussi à souligner que l’hypertension n’est pas uniquement un problème de riches. «Le problème de l’hypertension transcende les sexes et les milieux socioéconomiques», affirme-t-il.

Le Dr Idris insiste sur l’importance des efforts de prévention traditionnels qui, indique-t-il, sont au cœur de sa stratégie dans l’État de Lagos. Les services de prévention et de diagnostic de l’hypertension présentant parfois des insuffisances au niveau des soins de santé primaires, un aspect essentiel de ces efforts consiste à les renforcer dans les 277 dispensaires de l’État.

«Nous assurons des services de diagnostic dans les structures de santé publiques, et certains mécanismes financiers existent pour aider les personnes nécessiteuses à y avoir accès», explique le Dr Idris. À propos des soins tertiaires, il signale qu’un nouveau centre de haute technologie pour les maladies cardiaques et rénales est en construction dans le district de Gbagada, dans le nord de la ville.

Un élément fondamental de la démarche de prévention de l’État de Lagos consiste à sensibiliser davantage le public au problème de l’hypertension par la diffusion subventionnée d’informations sur la question dans la presse quotidienne nationale. Le gouvernement de l’État de Lagos investit également dans l’aménagement de voies sécurisées pour les piétons le long des routes afin de permettre à la population de se déplacer à pied sans crainte des accidents et de l’inciter ainsi à se dépenser davantage.

Le Dr Idris dit espérer que la mise en oeuvre de campagnes à l’échelle de l’État, avec le concours des conseils des collectivités locales, des organisations communautaires et des ONG, notamment, aura un réel impact. « Je suis personnellement convaincu que la population est bien mieux informée que lorsque nous avons entamé notre action », indique-t-il.

Le Dr Akinroye exprime lui aussi un optimisme mesuré. Il relève qu’un plus grand nombre de Nigérians ont des notions de base quant à l’incidence d’une alimentation trop riche en matières grasses et en sel ou de la consommation de tabac sur la tension artérielle. Joseph Otu fait partie de ceux-là. « Mon médecin m’a expliqué les facteurs favorisants », dit-il, « et maintenant, j’encourage ma femme et mes amis à avoir autant que possible une alimentation et une vie plus saines, pour qu’il ne leur arrive pas la même chose qu’à moi ».

Partager