Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

Grippe aviaire: comment lui couper les ailes

Jusqu’à présent, des méthodes efficaces d’élevage ont permis d’atténuer la menace de la grippe aviaire. Toutefois, la communauté de la santé publique essaie de mettre en place des mesures suffisantes pour éviter une éventuelle pandémie. Reportage de Jane Parry.

Un homme découpe de la vollaille
OMS/Gary Hampton
La grippe aviaire continue d’inquiéter sur les marchés de volailles en Indonésie.

Quinze ans après les décès de six personnes dus à la grippe aviaire à Hong Kong (Région administrative spéciale (RAS) de Chine ) en 1997, la pratique de la vente de volailles a changé radicalement, le gouvernement ayant décidé cette année-là d’ordonner l’abattage de toutes les volailles dans la ville, ce qui a arrêté net la maladie. Malgré des flambées sporadiques chez les volailles, il n’y a pas eu de cas d’infection humaine provenant de cette ville et son secteur avicole s’est transformé.

Bien que des volailles vivantes soient encore vendues sur les marchés de produits frais, le gouvernement a révoqué les licences de trois quarts des volaillers en 2008, ce qui a entraîné une réduction spectaculaire du nombre des points de vente de volailles vivantes.

Il y avait auparavant des journées obligatoires de repos chaque mois pour les stands de volaille; depuis 2008, la mesure a été élargie à l’interdiction de garder des oiseaux vivants jusqu’au lendemain, de sorte que toutes les volailles doivent être abattues à la fin de chaque journée de travail. Il y a eu aussi des interdictions périodiques de la vente des volailles à chaque fois que des oiseaux infectés par le virus ont été découverts sur les marchés ou à proximité, ainsi que dans les 30 élevages de volailles de la ville.

Les Professeurs Malik Peiris, Tam Wah-Ching et leurs collègues au Centre de Recherche Pasteur à l’Université de Hong Kong (HKU) collectent actuellement des données factuelles sur l’impact de ces interventions pour juguler la grippe aviaire à virus H5N1 chez les volailles. «Nous avons découvert qu’elles réduisent de manière spectaculaire l’amplification des virus sur les marchés de produits frais et donc le risque pour l’être humain. Malheureusement, la RAS de Hong Kong est l’un des rares endroits à avoir pris ces mesures. Pour ce qui est de la sécurité de Hong Kong, elles sont efficaces mais le virus H5N1 n’est certainement pas sous contrôle dans de nombreuses régions d’Asie. C’est une source d’inquiétude, en particulier maintenant que nous savons qu’il peut potentiellement acquérir la faculté de se transmettre d’une personne à l’autre.»

Cette transmissibilité potentielle et la menace d’une éventuelle pandémie occupent les épidémiologistes. Deux groupes aux Pays Bas et aux États-Unis d’Amérique ont démontré qu’on pouvait altérer le virus et ainsi permettre sa transmission chez les furets. Des travaux sont également en cours sur des vaccins pouvant neutraliser tous les virus grippaux A.

Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), les populations dans des pays connaissant des flambées d’infection à virus H5N1 chez les volailles continueront probablement d’être exposées à celui-ci par contact avec des oiseaux infectés ou des environnements contaminés; des cas sporadiques d’infection humaine se produiront donc tant que le virus continuera de circuler dans les volailles, en particulier dans les basses-cours familiales.

Selon l’OMS, 607 cas d’infection humaine, dont 358 mortels, avaient été notifiés dans le monde par 15 pays au 6 juillet de cette année. « Bien que l’estimation du taux de létalité puisse être faussée par un biais dû à la détection des cas les plus graves, il ne fait aucun doute que le virus H5N1 soit le plus virulent de tous les virus grippaux en circulation actuellement. Le virus pandémique A(H1N1) 2009 est relativement bénin et n’a pas beaucoup évolué sur le plan antigénique», explique le professeur Peiris.

L’Égypte, l’Indonésie et le Viet Nam concentrent 80 % de tous les cas depuis 2003 et 78% de tous les décès dus à la grippe aviaire. L’OMS collabore avec eux et les autres pays les plus affectés pour mieux prévenir, détecter et prendre en charge les cas d’infection humaine. Ce processus a des retombées bien plus larges, avec des améliorations des systèmes de santé permettant aux pays d’être mieux préparés à affronter d’autres menaces pour la santé publique.

«En termes de surveillance, d’hôpitaux, de soins cliniques et de perception du public, il y a un impact sur la santé publique dans les pays qui luttent contre ce virus», explique le Dr Elizabeth Mumford, qui travaille au Programme mondial OMS de lutte contre la grippe. «Les virus du sous-type H5N1, actuellement en circulation dans les volailles en Asie et en Égypte, semblent s’associer à un taux de létalité très élevé lorsqu’ils infectent l’homme et ils représentent une menace de pandémie. Nous ne connaissons pas le niveau de cette menace parce que nous ne savons pas s’ils retiendraient le même taux de létalité s’ils acquerraient la capacité de passer facilement d’une personne à l’autre, mais c’est tout de même une source d’inquiétude partout où le virus circule largement dans les volailles avec des êtres humains en contact avec celles-ci.»

«Nous pensons vraiment que la plus grande menace vient des basses-cours familiales», ajoute-t-elle. On est légèrement moins inquiet lorsque des flambées de grippe aviaire surviennent dans des élevages commerciaux qui tendent à avoir des contrôles biologiques rigoureux. Par exemple, les flambées de grippe aviaire au Japon et en République de Corée en 2010 et en 2011 ont été rapidement jugulées et n’ont pas provoqué de cas chez l’homme.

L’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO), l’Organisation mondiale de la Santé animale (OIE) et l’OMS collaborent plus étroitement que jamais pour associer leur expertise en matière de sécurité sanitaire des aliments, de santé animale et de santé publique et elles invitent les pays à en faire autant.

En Égypte et dans certaines régions d’Asie, la menace de la grippe aviaire a pesé à la fois sur la santé animale et sur la santé publique. Près de cinq millions de familles égyptiennes tirent entièrement ou partiellement leurs revenus de contrats de sous-traitance avec l’industrie avicole ou de l’élevage de volailles en basse-cour. Avec un total de 163 cas confirmés chez l’homme, dont 57 mortels, l’Égypte n’est précédée que par l’Indonésie, tout en ayant notifié le nombre le plus élevé de cas au monde au cours des trois dernières années, avec 59% du total mondial.

«On a observé une accélération notable de la maladie en 2011, avec la notification de 39 cas, contre 19 en Indonésie pour cette année-là», explique le Dr Nasr El-Tantawy, épidémiologiste au bureau de pays de l’OMS en Égypte.

«La maladie est devenue endémique dans la population de volailles du pays et dans tous les secteurs de la production avicole. De nombreuses activités pour réduire la circulation du virus ont été inefficaces, voire contre-productives, comme les stratégies actuelles de vaccination, la politique d’indemnisation, les stratégies de communication de la santé publique et animale, ainsi que la détection des flambées et la riposte. Il est avéré que la lutte contre cette maladie est un défi complexe et dynamique à relever en raison de la situation sociale, économique et culturelle», continue le Dr El-Tantawy.

L’OMS aide le gouvernement égyptien pour la surveillance de la grippe aviaire et la détection précoce de tout réassortiment viral ou de toute mutation importante pour la santé publique au moyen de son laboratoire de référence H5 à l’Unité N° 3 de la Recherche médicale de la Marine des États-Unis, indique le Dr El-Tantawy.

«L’Égypte renforce aussi ses capacités nationales au niveau de l’épidémiologie et des laboratoires, la planification de la préparation à une pandémie de grippe et l’évaluation conjointe du risque par les échanges d’informations entre la santé publique et animale», déclare-t-il.

En revanche, on a observé en Indonésie une forte baisse du nombre des cas notifiés en 2010 et en 2011, en partie grâce au succès de la communication sur le risque.

«Désormais, les cas sont moins souvent liés à des contacts directs, mais plus à des contacts indirects, comme des contaminations de l’environnement par des déjections d’oiseaux; il est donc plus difficile d’adapter les messages de prévention», affirme le Dr Graham Tallis, chef de l’Equipe de surveillance des maladies transmissibles et de riposte au bureau de pays de l’OMS en Indonésie.

Un homme le visage protégé par un masque brûle des cartons de volaille
OMS/Jonathan Perugia
Suite à l’apparition du virus H5N1, il a fallu abattre de nombreux oiseaux.

«On ne peut pas dire de ne pas aller sur les marchés d’oiseaux vivants par exemple et, s’il y a des oiseaux morts dans le voisinage, le seul conseil à donner est de se laver les mains plus souvent.»

L’OMS a participé à des programmes de formation à l’épidémiologie de terrain et continue d’aider le gouvernement indonésien, qui a désormais repris le financement pour établir le programme de formation et établir un lien solide avec les besoins des personnels du secteur de la santé publique.

La Thaïlande est un autre pays où la rapidité de la riposte a contribué à faire évoluer les pratiques d’élevage.

«La Thaïlande est un bon exemple», déclare le Dr Alex Thiermann, conseiller technique du Directeur général de l’OIE. «Le gouvernement a réagi rapidement, il s’est servi des voies de communication existantes, en donnant par exemple des téléphones portables aux chefs des communautés dans les villages pour notifier la maladie; par ailleurs, l’industrie avicole s’est beaucoup impliquée.»

Dans le cadre du Règlement sanitaire international de l’OMS (RSI (2005)), les États Membres sont tenus d’avoir certaines capacités de base, notamment pour la détection des urgences potentielles de santé publique de portée internationale et la riposte. «Alors que nous avons encore un sursis, nous aimerions aider les pays à renforcer les systèmes de santé et à améliorer les capacités de base au titre du RSI, et aussi aligner le développement des capacités de l’OMS avec le secteur de la santé animale. Cela contribuerait à réduire au maximum la menace mondiale de la grippe aviaire pour la santé publique», dit le Dr Mumford.

Les interrelations entre l’OIE, la FAO et l’OMS ont soutenu les efforts de surveillance de la grippe aviaire, selon le Dr Juan Lubroth, haut responsable du Groupe des maladies infectieuses du Service de la santé animale de la FAO.

«Le réseau OIE/FAO d’expertise sur la grippe animale et sa collaboration avec l’OMS constituent une solide plate-forme technique pour surveiller les virus en circulation, harmoniser les diagnostics, coordonner les approches et partager les expériences de la surveillance, ce qui contribue à l’élaboration d’outils conjoints d’évaluation du risque et d’autres facteurs», ajoute-t-il.

«Par une coopération scientifique active et permanente, le réseau développe et harmonise des projets dans différentes parties du monde, échange des informations scientifiques actualisées et l’expertise sur les méthodes efficaces pour lutter contre la grippe chez l’animal; il offre une approche proactive pour aider les pays à éliminer la maladie et leur éviter que des cas ne surviennent.»

La lutte contre la maladie dans les populations de volailles nécessite une modification des comportements humains, ce qui fait bien ressortir l’importance de prendre en compte les dimensions sociales, économiques et anthropologiques de la maladie, déclare-t-il.

«Bien que des mesures aient été prises dans tous les pays d’endémie pour relever les principaux défis identifiés, il faudra partout prendre d’autres engagements et investir sur le long terme pour éliminer le virus. Il pourrait aussi être nécessaire d’étudier des méthodes de lutte non conventionnelles dans ces pays. En général, on admet désormais que le virus H5N1 ne sera probablement pas éliminé dans les volailles de ces pays et de ces régions avant au moins une décennie.»

Tandis que les pays sont aux prises avec la menace connue de la grippe aviaire H5N1, il est à espérer que cela leur permettra d’être mieux préparés à d’autres virus grippaux ayant un impact zoonotique. «On a détecté récemment un virus grippal A chez des chauves-souris … [ce qui] prouve qu’on peut retrouver des virus grippaux dans de nombreuses espèces d’oiseaux et de mammifères. Pour l’instant, rien n’indique que ce virus soit une menace pour la santé publique, mais il est important de suivre et de notifier ces observations, la transparence dans l’échange des informations restant essentielle», indique le Dr Thiermann.

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