Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

La radio au secours de la sécurité alimentaire

La sécurité alimentaire fait à nouveau les gros titres, de même que certaines questions sur la manière d’atteindre le premier objectif du Millénaire pour le développement auxquelles il est difficile de répondre. L’une des solutions réside dans l’usage d’une technologie adaptée aux petites exploitations africaines. Un reportage de Gary Humphreys.

Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé 2011;89:86–87. doi:10.2471/BLT.11.020211

Lorsque les cultures de Winnie Asege ont été frappées par la maladie des stries brunes du manioc, il y a quelques années, elle s’est trouvée confrontée à deux problèmes. «D’une part elle avait très peu à manger et, d’autre part, elle n’avait plus rien à vendre», déclare Emily Arayo, coordonnatrice nationale pour l’Ouganda de l’Initiative de recherche sur les radios rurales en Afrique, un projet dirigé par l’organisation non gouvernementale canadienne Radios rurales internationales. Une femme dans son champ, regardant des tubercules pourris et se demandant comment ses enfants et elle-même vont pouvoir survivre: voilà une image caractéristique de la sécurité alimentaire, ou plutôt de l’insécurité alimentaire.

Les conséquences se font aussi sentir à l’échelle mondiale. Au cours des dernières années, la hausse des prix des produits alimentaires a déclenché des troubles civils, alimenté l’inflation et conduit à l’adoption de mesures économiques dans plusieurs pays. Les cours mondiaux des produits alimentaires ont atteint de nouveaux records en décembre 2010, selon l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO). Certes, les raisons de la volatilité des prix des produits alimentaires sont très diverses: changement climatique, spéculation sur les matières premières, modification des habitudes alimentaires, croissance démographique et enjeux commerciaux à l’échelle de la planète, mais au final la sécurité alimentaire est simple: elle implique que chacun mange à sa faim.

Winnie Asege, Présidente de l’Association de Développement pour les Femmes du Monde rural de Dakabela en Ouganda, s’entretient avec un journaliste.
Radios rurales internationales
Winnie Asege, Présidente de l’Association de Développement pour les Femmes du Monde rural de Dakabela en Ouganda, s’entretient avec un journaliste.

Telle est l’idée inscrite dans le premier objectif du Millénaire pour le développement des Nations Unies, qui vise notamment à réduire de moitié, entre 1990 et 2015, la prévalence de l’insuffisance pondérale chez les enfants de moins de cinq ans et la proportion de la population mondiale n’atteignant pas le niveau minimal d’apport calorique qui est d’environ 1825 calories par jour (définition de la FAO).

Aussi, à quatre ans de l’échéance fixée, nous sommes-nous rapprochés du but Selon le Rapport sur les objectifs du Millénaire pour le développement, publié en septembre 2010 par les Nations Unies, pas vraiment: «les avancées globales visant à réduire la prévalence de la faim n’ont pas été suffisantes pour faire baisser le nombre d’individus dénutris». En d’autres mots, il n’y a eu aucun changement depuis l’annonce des OMD en 2000.

Le tableau dressé par la FAO, qui a également publié un rapport en septembre 2010, est tout aussi affligeant puisque, selon elle, si le nombre de personnes victimes de la faim a reculé pour passer de plus de 1 milliard en 2009 à 925 millions en 2010, cette faible diminution est largement due à la reprise de la croissance économique et à une baisse des prix des produits alimentaires depuis 2008. On pouvait observer une absence identique de progrès durant la période précédente. De 1990 à 2000, la proportion de personnes dénutries a reculé de 16% à 14% à l’échelle mondiale.

«En réalité, la proportion de personnes souffrant de la faim dans le monde n’a diminué que d’un demi-point de pourcentage, pour passer de 14% en 2000 à 13,5% aujourd’hui», déclare Chris Leather, porte-parole d’Oxfam, ajoutant que toute amélioration ayant pu survenir – et il émet des doutes sur les chiffres – est davantage due à deux ans de bonnes récoltes plutôt qu’à des politiques satisfaisantes. «Certains pays font peut-être mieux en termes de sécurité alimentaire qu’il y a dix ans», déclare M. Leather, citant le Brésil, le Ghana, le Malawi et le Viet Nam à titre d’exemples, «mais globalement le tableau reste assez sombre». Cela est particulièrement vrai du monde en développement où, selon David Dawe, économiste à la FAO, 16% de la population totale souffre de la faim. «Trouver les moyens de permettre à ces populations de subvenir elles-mêmes à leurs besoins est l’un des défis majeurs que nous devons relever», déclare-t-il.

Une femme africaine assise sur un banc près d'un poste de radio.
Radios rurales internationales
Grace Bediako, agricultrice, écoute un programme radio rural dans la région de Brong Ahafo au Ghana.

Il est peu probable que cette situation change si les partenaires internationaux du développement et les gouvernements nationaux ne se montrent pas à la hauteur des engagements qu’ils ont contractés au cours des dernières années, et notamment en juillet 2009 dans la ville de L’Aquila, en Italie, lorsque les leaders mondiaux ont promis 20 milliards de dollars d’aide sur une période de trois ans pour une initiative en faveur de la sécurité alimentaire. Mais l’argent ne peut à lui seul permettre le changement. «Il faut une nouvelle réflexion», déclare M. Dawe. «Nous allons avoir besoin de 70% de production supplémentaire d’ici à 2050 simplement pour faire face à la croissance démographique et aux changements dans les habitudes alimentaires. Cette augmentation ne peut être obtenue simplement en accroissant les terres cultivées. Les meilleures terres sont d’ores et déjà cultivées tandis que l’eau comme les engrais deviennent de plus en plus rares et coûteux.» M. Dawe pense que l’un des moyens d’accroître la production consiste à introduire de manière judicieuse la technologie, mais une technologie qui soit adaptée aux petites exploitations. «Si c’est trop compliqué ou s’il faut des années pour apprendre à l’utiliser, cela ne marchera pas», ajoute-t-il.

C’est justement cette technologie qui a permis d’aider Winnie Asege. Il s’agissait tout simplement d’une radio, ou plus précisément d’un programme radiophonique et de quelques téléphones mobiles. Le programme en question était une émission rurale hebdomadaire composée d’échanges interactifs, de plages de divertissement et de séquences diverses sur des thèmes agricoles sélectionnés par les agriculteurs de la région. Dans la communauté de Winnie Asege, le programme s’est intéressé à la culture du manioc et aux problèmes posés par la maladie des stries brunes du manioc. «Les petits agriculteurs comme Winnie peuvent se mettre à l’écoute de la radio et écouter des personnes comme elle qui abordent dans leur langue les problèmes auxquels ils sont aussi confrontés», explique Emily Arayo.

Les émissions, qui sont diffusées en langue locale et ancrées dans le contexte agricole local, sont produites par le personnel de la station radiophonique avec le soutien de Radios rurales internationales, qui travaille avec près de 350 radiodiffuseurs dans 39 pays africains. «Nous arrivons à près de 1000 scripts», relève l’administrateur principal de Radios rurales internationales, M. Kevin Perkins, qui précise que leurs programmes atteignent quelque 39 millions d’agriculteurs chaque semaine.

Au Ghana, une agricultrice communique avec son téléphone portable
Radios rurales internationales
Au Ghana, une agricultrice communique avec son téléphone portable. Une technologie qui a révolutionné la manière dont les agriculteurs africains peuvent participer aux émissions radios.

«L’une des choses que la radio fait très bien, c’est rapprocher les gens, mais ce n’est pas tout», déclare M. Perkins, avançant que la radio est particulièrement intéressante aujourd’hui dans le monde en développement parce que l’émergence de nouvelles technologies la rend non seulement bon marché, mais aussi interactive. «La baisse du coût du matériel d’enregistrement, la disponibilité de logiciels d’édition en accès libre et l’introduction des téléphones portables ont permis de relier entre elles des personnes qui se trouvaient isolées dans des zones rurales éloignées», ajoute M. Perkins, soulignant le fait que les personnes ne se contentent pas d’écouter, mais qu’elles appellent pour faire part de leurs points de vue au cours de séquences radiophoniques interactives.

Des agriculteurs parlent aux agriculteurs de problèmes aussi divers que les enclos pour les animaux, les techniques de compostage, les méthodes peu coûteuses de stockage des récoltes et l’introduction de nouvelles variétés de culture. M. Perkins déclare: «la radio devient un forum où des conversations s’échangent et des dialogues s’instaurent entre agriculteurs, agents de vulgarisation, responsables politiques et chercheurs». Ce n’est plus un moyen de communication à sens unique diffusant des cours magistraux à l’intention des agriculteurs; désormais ils peuvent participer pour trouver des solutions et partager leurs connaissances les uns avec les autres.

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