Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

Recourir au marché privé pour améliorer l’assainissement

Alors que le manque de moyens d’assainissement participe à la propagation des maladies, les efforts déployés pour fournir des toilettes subventionnées se sont heurtés à des résistances dans de nombreux pays en développement, principalement pour des raisons culturelles. Selon Kathryn Senior, certaines personnes préconisent maintenant de recourir au marché privé pour accroître l’utilisation des toilettes.

Selon Jack Sim, fondateur de la World Toilet Organization, basée à Singapour, la principale raison pour laquelle tant de gens n’ont pas de toilettes est qu’ils n’en voient pas l’utilité. Faute de demande, dit M. Sim, il n’y a pas d’offre, il n’y a pas de réseau de distribution et cette question n’intéresse personne. «Lorsque les gens parlent d’assainissement, ils se réfèrent généralement à l’eau parce que c’est socialement moins gênant. Ils qualifient même les excréments d’«eaux usées» ou d’«eaux grises», sans jamais les appeler par leur nom, ajoute-t-il.

Dans certains pays en développement, les toilettes suscitent souvent de la méfiance. L’échec relatif de projets destinés à fournir des toilettes fortement subventionnées ou gratuites a poussé les décideurs à revoir la manière d’atteindre, d’ici 2015, le septième objectif du Millénaire pour le développement (OMD 7) relatif à la préservation de l’environnement.

Un enfant regarde des eaux usées à ciel ouvert à Denham Town en Jamaïque.
Susan Markisz/UNICEF
Un enfant regarde des eaux usées à ciel ouvert à Denham Town en Jamaïque.

L’OMD 7 consiste à réduire de moitié, d’ici à 2015, le pourcentage de la population qui n’a pas d’accès à un approvisionnement en eau potable ni à des services d’assainissement de base. Les services d’assainissement de base sont des installations servant à éliminer les excréments, tels qu’un égout ou une fosse septique, une latrine à chasse d’eau, une latrine à simple fosse ou une latrine améliorée à fosse ventilée.

Les toilettes à chasse d’eau et les latrines à fosse sont considérées comme des «installations d’assainissement améliorées» si elles ne sont pas communes à plusieurs foyers et permettent de préserver l’intimité.

Les dernières tendances rapportées en 2008 par le Programme commun OMS/UNICEF de surveillance de l’eau et de l’assainissement montrent que, dans le cadre de l’OMD 7, la cible concernant l’eau potable sera atteinte mais que, pour ce qui est de l’assainissement, on est encore loin du but.

En 1990, 46% de la population mondiale n’avaient pas accès à des «installations d’assainissement améliorées». En 2008, cette proportion était passée à 38%. D'ici 2015, elle devrait passer à 33% alors que la cible de l’OMD prévoit de ramener cette proportion à 23% d’une population mondiale de 7,3 milliards d’habitants, selon les projections.

Même si cette cible est atteinte, 1,7 milliard de personnes n’auront toujours pas accès à des moyens d’assainissement améliorés. Selon le Programme commun OMS/UNICEF, d’ici 2015, 2,4 milliards de personnes n’auront toujours pas accès à des «installations d’assainissement améliorées» et 1,1 milliard de gens devront encore déféquer à l’air libre.

Selon Jean Humphrey, professeur associé à la Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health (États-Unis d’Amérique), la plupart des gens qui participent à la fourniture de moyens d’assainissement pensent que les toilettes ne seront pas utilisées si elles sont gratuites. «Certaines méthodes (telles que «l’assainissement total piloté par la collectivité» préconisé par l’UNICEF) ne reposent pas sur l’octroi de subventions mais consistent plutôt à inciter les gens à construire des toilettes avec des matériaux disponibles comme des bâtons, de l’herbe, des bûches ou des pierres», précise-t-elle.

La Banque asiatique de développement, qui accorde une grande importance à l’assainissement, souhaite vivement améliorer la fourniture de toilettes. Selon Anand Chiplunkar, principal spécialiste de l’eau et de l’assainissement à la Banque, «il a été partout démontré qu’un bon assainissement avait un impact positif sur l’économie. Nous devons trouver des solutions novatrices, efficaces et durables pour fournir des moyens d’assainissement respectueux de l’environnement. C’est une tâche ardue car nous devons lutter contre le poids des traditions, des croyances, de la politique et de la pauvreté».

Il est ressorti d’une évaluation interne de plusieurs projets, effectuée par le Programme pour l’eau et l’assainissement (un partenariat mondial dirigé par la Banque mondiale) que les projets les plus efficaces n’apportaient qu’une petite subvention, représentant environ la moitié du coût de la latrine et que les projets plus lourdement subventionnés avaient échoué. «Il est intéressant d’examiner les raisons à cela; dans certains cas, les subventions sont accordées en quelque sorte pour remercier les dirigeants politiques de construire des toilettes partout», dit Mme Humphrey. «Les dirigeants, voulant absolument obtenir l’argent, imposent des toilettes aux ménages les plus récalcitrants qui ensuite ne s’en servent pas car ils n’en voulaient pas», ajoute-t-elle.

Deux fillettes se lavent les mains sous un robinet.
Giacomo Pirozzi/UNICEF
Deux fillettes se lavent les mains dans une école primaire de Busamana au Rwanda.

En outre, il est essentiel de promouvoir l’assainissement et de favoriser le changement des comportements. Les programmes qui ont consacré la totalité ou presque de leur budget à la construction de toilettes sans réserver des ressources à la modification des comportements ont échoué. «Selon moi, cet échec n’est peut-être pas tant dû au versement subventions qu’à l’absence de financement de la médiation sociale», ajoute Mme Humphrey.

«Les subventions sont souvent l’objet de controverses», dit M. Chiplunkar. «À long terme, la Banque asiatique de développement essaiera de persuader les gouvernements et les organismes de réglementation de supprimer les subventions au fur et à mesure que la situation économique s’améliore», a-t-il ajouté, en précisant que de nombreuses organisations communautaires, telles que Gram Vikas à Orissa (Inde), ont obtenu des fonds de manière novatrice auprès des communautés. «Les familles contribuent selon leurs moyens financiers. Ceci montre que, moyennant une prise de conscience, le financement est possible sans subventions», a précisé M. Chiplunkar.

M. Sim dit que si les gens refusent de changer d’habitudes, c’est pour de bonnes raisons. Selon lui, «les gens aiment se réunir quotidiennement pour déféquer. Déféquer en public est considéré comme normal». Certaines études universitaires, dont une sur le projet mené à Orissa, semblent indiquer qu’on peut inciter les gens à acheter et à installer des toilettes en jouant sur le sentiment de honte mais M. Sim n’est pas d’accord. «On peut expliquer que les toilettes ont l’avantage de préserver l’intimité et que leur utilisation évite des maladies et des décès, ou donner des leçons d’hygiène, mais rien de tout cela ne convaincra les gens de changer d’avis. On ne peut vendre des toilettes qu’en jouant sur l’émotionnel.» estime-t-il.

Pour amener les gens à utiliser des toilettes, il faut avoir de l’imagination, dit M. Sim. Selon lui, «les toilettes doivent être aussi attractives qu’un téléphone portable ou un téléviseur afin que les gens aient vraiment envie d’en avoir chez eux. En Afrique et en Asie, il n’est pas rare de constater que les gens possèdent des gadgets de haute technologie mais pas de toilettes. Ce n’est donc pas vraiment une question de moyens financiers.»

Il pense que les projets caritatifs sont inefficaces car trop d’argent est gaspillé pour l’administration et trop peu de moyens sont consacrés aux toilettes et à l’éducation. «Les toilettes en béton gris installées gratuitement ne sont pas du tout attrayantes. Les gens ne comprennent pas pourquoi elles ont été installées, ils ne savent pas comment les entretenir et, souvent, ils les laissent à l’abandon lorsqu’elles commencent à sentir mauvais» dit-il.

Le modèle défendu par M. Sim, qui repose sur le recours au marché privé, est actuellement appliqué au Cambodge mais devrait être étendu à d’autres pays au cours des trois prochaines années. «Nous souhaitons fabriquer des toilettes colorées, simples à utiliser, faciles à entretenir et coûtant moins de 100 dollars. La seule manière de fournir des toilettes durablement est de créer un marché et une demande. Lorsque les gens dépensent de l’argent pour acheter des toilettes, il est probable qu’ils les utiliseront» dit M. Sim.

Des jeunes filles nettoyent des latrines.
Roger LeMoyne/UNICEF
Des jeunes filles nettoyent des latrines à l'école primaire de Maganja da Costa au Mozambique.

M. Sim et ses collègues de la World Toilet Organization collaborent avec Christopher Ng et Rigel Technology pour mettre au point une alternative aux latrines de fortune construites «avec des bâtons et des pierres». «Il s’agit essentiellement de fournir des toilettes abordables mais économiquement viables. Nous essayons donc, avec Rigel, de mettre au point des toilettes pour un coût d’à peine 30 dollars pièce. Ces produits seront disponibles dès mars ou avril de cette année», dit M. Ng, Directeur général du Rigel Technology Group basé à Kaki Bukit (Singapour).

Rigel a exposé son dernier modèle de toilettes lors du sommet de la World Toilet Organization en décembre 2009. Il est attrayant et respectueux de l’environnement, dans la mesure où il permet de transformer les excréments en engrais. «Il n’y a pas besoin d’eau courante pour tirer la chasse même s’il faut encore de l’eau pour le lavage et l’hygiène», précise M. Sim.

Au Cambodge, des toilettes sont installées dans des villages, où les familles collaborent pour payer par mensualités. «Un roulement est organisé: chaque mois, une famille reçoit des toilettes. À la fin de l’année, 12 familles sont équipées», dit M. Sim. Il fait la promotion d’un concept de franchise qui incite les gens à devenir distributeurs et fournisseurs dans ce domaine. «Le modèle reposant sur le marché privé est alors à la portée du premier venu», dit-il. ■

Liens

Partager